Mercredi 14 mai 2008
 
« Rien n'a de sens, je le sais depuis longtemps. Il n'y a donc rien à faire, je viens de le découvrir. » Alors Pierre Anthon, élève de quatrième dans un collège danois, décide de monter dans un arbre, tel Côme, baron du Rondeau, pour ne plus en descendre. Il passe désormais son temps à apostropher les passants en leur lançant des prunes pour leur faire comprendre que rien n'a de sens dans la vie. Ses camarades, agacés par sa conduite hors norme commencent à lui lancer des cailloux, puis lui intiment l'odre de descendre. Comme cris et menaces ne changent rien, ils décident d'amasser des objets significatifs, qu'ils glanent d'abord chez les habitants, puis parmi eux, pour lui prouver que dans la vie, bien des choses ont un sens.. Peu à peu, le « jeu » prend une tournure perverse : celui qui vient de donner désigne le donneur suivant et ce dont il devra se séparer pour grossir le mont de signification. D'abord des objets classiques comme des chaussures ou un vélo, un ballon de foot ou une canne à pêche. Puis les élèves comprennent qu'ils ont enfin l'occasion d'être mesquins, voire méchants et on demande à la petite Coréenne son certificat d'adoption, puis à la belle Rikke-Ursula ses cheveux bleus dont elle est si fière. Puis l'exercice tourne à la séance d'humiliation : le cadavre du frère de l'une, la virginité de l'autre, jusqu'au petit doigt du dernier. Le sordide mont de signification tourne au cauchemar et pourtant, comble de l'absurde et donc du non sens, il devient oeuvre d'art !

On sent bien que tout cela est très choquant et attise la polémique. On n'imagine pas des professeurs de collège proposer ce livre à leurs élèves. On les comprend et pourtant, voici un livre qui parle de cruauté à des jeunes qui n'en sont pas dénués et qui peuvent lire tout à loisir depuis longtemps Sa Majesté des Mouches. Le plus dérangeant n'est je crois pas la violence, mais le ton avec lequel les scènes les plus terribles sont rapportées : la jeune narratrice reste imperturbable, ou quasi, et ne s'émeut guère de situations que notre grand âge juge révoltantes car injustes et humiliante, portant atteinte à la dignité humaine. C'est certainement que ces jeunes ont un autre sens de la justice et un détachement inquiétant face à la violence. L'effet de groupe a également une importance considérable : l'un ne peut pas refuser de faire ce que les autres ont fait. C'est certainement ce que l'on appelle la spirale de la violence, mais c'est aussi un jeu de massacre aux charmes pervers que la narratrice ne semble pas rejeter.

On peut ressortir choqué, bouleversé, inquiet de cette lecture, mais aussi content : il est très rassurant de voir des éditeurs s'aventurer loin des bons sentiments et du préchi-précha pour adolescents qui a grands renforts de psychologie de base entendent livrer un message et aider l'ado (forcement perturbé, instable, en questionnement) à passer cette si dure période de la vie, hi, hi... On a juste ici le récit d'une adolescente, sans jugement, ni volonté d'édification. Juste la vie, ses contradictions, avec tout ce qu'elle réserve qu'on ne voudrait pas voir.

 

L'avis toujours avisé de Bertrand

 

Rien
Janne Teller traduite du danois par Laurence W.Ø
. Larsen
Panama, 2007
ISBN : 978-2-7557-0276-7 - 134 pages – 12,50€

 

Intet, parution au Danemark : 2000

par Yspaddaden publié dans : Jeunesse
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Mercredi 30 avril 2008

Etrange histoire que celle de Anne Green, pendue à Oxford en 1650 pour infanticide, déclarée morte, puis vivante. Mais il n’est pas question ici de miracle sinon d’une jeune servante abusée par un puissant dans l’Angleterre puritaine du XVIIème siècle. Deux récits parallèles nous permettent d’une part d’assister aux efforts des médecins pour ramener la jeune pendue à la vie après avoir décelé des signes manifestes de vie ; d’autre part aux événements qui l’ont conduite à la potence, qu’elle raconte elle-même depuis le non lieu où elle se trouve, entre la vie et la mort.

 

Le destin de Anne Green ressemble à celui de centaines de servantes, anglaises ou non, qui se sont naïvement laissées prendre aux belles paroles d’un mal nommé gentilhomme. Pauvre et travailleuse, elle s’imagine déjà en princesse. Mais son rêve tourne au cauchemar quand elle se découvre enceinte, sans pouvoir dire à son maître, sir Thomas Reade que son propre petit-fils et héritier est responsable de son état. L’accablant labeur lui fait faire une fausse couche à plus de cinq mois de grossesse et cette délivrance signe sa perte puisqu’elle sera inculpée d’infanticide par sir Thomas, soucieux de faire disparaître un telle tache sur son blason.

On découvre donc le destin de ces filles du peuple qui pour les aristocrates ne sont guère plus que des choses. La voix de Anne, malgré son malheur, conte avec fraîcheur les quelques plaisirs qu’elle a connus et dévoile toute la naïveté de son âme. Jusqu’au bout elle croit que la justice des hommes reconnaîtra son innocence et elle ne peut échapper, en prison, à la malignité de ses semblables. Sa candeur est émouvante et certaines scènes cruelles font frémir comme celle de son accouchement, seule dans les latrines ou celle de son voyage vers Oxford dans une charrette où se trouve emmailloté dans une toile de lin le cadavre de son bébé.

Beaucoup plus légères sont les scènes durant lesquelles les médecins s’activent autour de son corps et s’emploient à lui administrer toutes sortes de médications : cataplasmes d’excréments de mouton et de poix, cendres d’hirondelles et graisse de cygne rôti, clystères et bien sûr, saignées. C’est qu’après avoir récupéré son cadavre pour la disséquer et ainsi faire progresser la science, ces médecins entendent bien ne pas laisser filer la ressuscitée : quelle gloire pour Oxford ! Mais gare cependant que cette résurrection ne soit l’œuvre du Diable car quelques années auparavant eut encore lieu une chasse aux sorcières organisée par le puritain Matthew Hopkins.


Ce roman pour adolescents est donc souvent poignant et, contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, très réaliste. Mary Hooper invite le lecteur à découvrir la vie simple et souvent injuste d’une jeune fille de jadis au destin incroyable sans pour autant faire d’elle « une nouvelle Vierge Marie ». Elle explique en note à la fin du roman qu’elle a été captivée par cette jeune fille victime de la société et de ce décret unique dans la loi anglaise qui déclare qu’une femme dont le bébé est découvert mort est présumée coupable de meurtre à moins de pouvoir présenter un témoin pour prouver son innocence.


Un excellent dosage entre sobriété et émotion entraîne l’adhésion du lecteur pour une lecture marquante.

 

La messagère de l’au-delà
Mary Hooper traduite de l’anglais par Fanny Ladd et Patricia Duez
Panama, 2008
ISBN : 978-2-7557-0306-1 – 267 pages – 15 € 

Newes from the Dead, parution en Grande-Bretagne : 2008

par Yspaddaden publié dans : Jeunesse
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Dimanche 20 avril 2008

Jette, Merle et Caro, trois jeunes filles indépendantes, partagent le même appartement. Très amies malgré leurs différences, elles se confient leurs secrets, en particulier en matière de garçons. Alors quand Caro rencontre un homme bien plus âgé qu’elle qui ne veut pas lui parler de lui, même pas lui dire son prénom, elles trouvent ça franchement bizarre. Quand Caro est retrouvée assassinée, Jette, la fille d’une célèbre écrivain de polars décide de venger son amie et de trouver ce mystérieux séducteur. Elle ne sait pas que lui aussi a décidé de la séduire pour retrouver en elle un peu de Caro, qu’il a aimée. Mais aimée à sa manière car ce Gorg, ou George ou Gorge selon comment il se fait appeler, est une personne malade, un employé saisonnier qui travaille à la récolte des fraises et qui n’en est pas à son premier meurtre. Il est le tueur au collier que le commissaire Bert Melzig traque depuis des semaines, sans succès ni pistes.

 

L’intérêt de ce roman policier pour grands adolescents ne réside pas dans l’élucidation du « who dunnit », puisque le lecteur sait rapidement qui est le meurtrier en série, mais dans la mise en place des personnages et leurs interactions. Tour à tour, la focalisation se tourne vers Jette, sa mère, Georg, le commissaire… l’auteur s’applique à nous immiscer dans leurs pensées, ce qui ne manque ni d’originalité ni de tact quand il s’agit du meurtrier. On voit la folie se dessiner sous ses mots, mais on comprend également en filigrane comment il en est arrivé là (enfant battu, parents absents…). Son cerveau malade a soif d’amour pur et ne conçoit les femmes que belles et chastes ; toute provocation sexuelle déclenche sa folie meurtrière. Alors quand la tendre et amoureuse Jette de pare pour lui, le lecteur tremble…

Ce polar est vraiment bien réussi : l’ambiance se tend progressivement, l’étau se resserre autour de Jette et le lecteur a envie de savoir comment elle va s’en sortir. Tous les personnages ont une histoire et une cohérence propres qui les rendent crédibles, pas toujours prévisibles. Les relations entre Jette et sa mère sont très réalistes et il est intéressant, dans un roman pour ados, que l’auteur s’attache également à la vie de la mère en dehors de celle de sa fille. Les angoisses des personnages deviennent les nôtres et on a hâte de savoir comment tout ça va finir.

Comme on le voit encore une fois, la collection Black Moon, à qui on doit entre autres la série de Stephenie Meyer,  sait soigner ses couvertures.

Un polar pas gnan gnan, qui utilise les codes des grands pour plaire aux ados : tout pour plaire. Et réjouissons-nous, ce volume est le premier des aventures de Jette qui a connu un succès considérable en Allemagne.

 

Le cueilleur de fraises

Monika Feth traduite de l’allemand par Sabine Wyckaert-Fetick

Hachette Jeunesse (Black Moon), 2008

ISBN : 978-2-01-201328-5 – 416 pages – 17 €

 

Der Erdbeerpfücker, parution en Allemagne : 2003

par Yspaddaden publié dans : Jeunesse
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Dimanche 6 avril 2008

« Moi, c’est Karnal ; enfin, c’est comme ça qu’on m’a surnommé. En l’honneur des princes des ruelles, des quartiers et des villes perdues dans l’oubli, et à cause de la ressemblance avec mon vrai prénom. Style et stylo latino ; j’ai toujours eu la passion de la sape et des mots. Loin d’être un saint et pas vraiment un salopard, j’essaye de trouver une voie tant qu’il y a un juste milieu. »

Ce court extrait pour vous mettre tout de suite dans le bain : la collection jeunesse Exprim’, ça n’est pas de la littérature pour profs. Elle sent la rue et le vécu, « privilégie les styles inventifs, pétaradants - l'impact des écritures verbales [pour] des romans urbains nourris de musique, de poésie, de rythmiques slam et hip-hop... De nouvelles voix pour les nouveaux lecteurs. » La nouvelle voix dans ce roman n’est pas tout à fait nouvelle puisque c’est celle d’Hamid Jemaï dit Hamidal Lekter, vingt cinq ans, slameur et réalisateur (clips et courts métrages).

Et le roman… Le héros, Karnal, fils de la rue, un brin violent, gouailleur, plus de verve que de poing cependant. Jusqu’au jour où il est entraîné dans un braquage organisé par ses potes, quasi un truc de pros (« C’est plus les délires du quartier »), comme dans les films américains, dont les références ne manquent pas (Les Affranchis, Scarface, Dirty Harry, Tarantino…) : « Le dosage doit être subtil. Un peu d’trop et c’est les millions en poussière et l’triple meurtre assuré. » Malheureusement tout dérape quand un des quatre décide de tuer les convoyeurs de la Brink’s. Les petits durs de banlieues deviennent de vrais truands, et la spirale s’enclenche. Et le doute dans l’esprit du narrateur : « Un putain d’brouillard dans ma tête. J’ai jamais été un voyou. Comme tout l’monde, j’ai crapulé à gauche à droite ces dernières années, rien d’bien méchant. Ces trois dernières heures ont vite rattrapé le retard de mon casier. On est au stade du grand banditisme. »

Alors bien sûr, tout ça est très violent et ne s’exprime pas dans une langue châtiée. Mais pour autant, Hamid Jemaï ne se force pas. Si l’intrigue est bien sûr inventée, il est clair qu’elle se nourrit de la vie de l’auteur dans les quartiers. L’autobiographique est perceptible dans les anecdotes, les dialogues, les petits trafics. Il écrit comme il parle au jour le jour, ce qui nous change des auteurs jeunesse qui écrivent sur 9-3 en ayant grandi à Versailles ou au fin fond du Calvados… Le style rappelle le slam ou le rap, ces formes de poésie bien particulières qui puisent dans la réalité et l’expérience personnelle. L’oralité prime chez Jemaï sans pour autant négliger le travail de l’écrivain : il ne s’agit pas là d’un texte de premier jet, mais bien d’un récit structuré dans lequel ne manquent ni les coups de théâtre, ni l’humour.
C’est que l’auteur n’écrit pas en vain, il croit sincèrement au pouvoir des mots, comme il le fait dire à son narrateur qui le représente si bien : « J’crois qu’je fais ça pour essayer d’faire changer les choses dans c’triste monde… changer les hommes et les mentalités. » Changer la banlieue ? Dire au moins ce qui fait mal : « Tu évolues dans une ville où la misère est la seule fortunée à la ronde. Avec des boulots de déménageur, de livreur de pizzas ou de manutentionnaire, pour ne pas dire esclave, dans une usine. Et à côté de ça, tu vois tous les jours, à toute heure, chaque seconde, dans les rues, dans ta télé ou sur Internet, toutes ces choses que tu pourrais, pourrais, pourrais posséder […]…Ouais, tu rêves à tout ça en te répétant que toi, pendant ce temps, tu manges la merde […]. Et c’est triste à dire mais, même quand t’es gosse, la conseillère d’orientation ou tes professeurs ont vite fait de te foutre dedans […]. T’es vite placé dans un BEP de merde, où t’es sûr de rien, à part que tu vas pas t’épanouir […]. C’est triste. De faner sans même s’être découvert. »

Alors bien sûr, il faut avoir envie d’être bousculé par cette langue à laquelle nos lectures ne nous ont guère habitués. C’est pourquoi j’ai choisi d’intégrer beaucoup de citations à ce billet, afin que vous soyez prévenus et peut-être séduits par son rythme et son indéniable poésie. Ça n’est pas du Baudelaire qui, il faut bien finir pas se l’avouer, est mort depuis longtemps. Mais c’est au moins sincère, provoquant et travaillé. Alors si comme moi, le rap de banlieue vous hérisse, tentez ce court roman pour en découvrir l’univers.

 

Dans la peau d’un youv

Hamid Jemaï

Sarbacane (Exprim’), 2007

ISBN : 978-2-84865-201-6 – 138 pages – 8 €

par Yspaddaden publié dans : Jeunesse
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Lundi 17 mars 2008

sans-un-cri.gifJ’ai lu ce livre dans le cadre de l’appel à lecture de Chiffonnette pour le Saint Patrick’s Day : lisons irlandais ! Il était dans ma PAL depuis déjà quelques temps et si l’auteur, Siobhan Dowd est née à Londres, ses parents sont irlandais et l’histoire se passe dans le village de Coolbar, comté de Cork, dans les années 80. Suite à la mort de sa mère, Shell, quinze ans, doit s’occuper de son petit frère et  de sa petite sœur. Elle doit également éviter les coups et cris de son père, complètement perturbé par la mort de sa femme : il n’a plus de travail, passe ses journées à faire des collectes pour les pauvres (dont il détourne une bonne partie de l’argent) et ses soirées au pub. « Quelles que soient ses activités charitables, son père était mauvais comme la gale et suçait le sang des autres. Il avait un petit noyau noir ratatiné à la place du cœur. »

Arrive au village le jeune père Rose qui, disons-le ainsi, fait rêver Shell. Certainement ne le laisse-t-elle pas indifférent puisque le jeune prêtre va traverser, en arrière-fond du roman, une crise de vocation. Beaucoup plus prosaïquement, Shell plait aussi au jeune Declan Ronan, tombeur de filles. Pourquoi Shell repousserait-elle ce garçon, elle que son accoutrement misérable et sa timidité ont toujours laissée à l’écart des autres jeunes de son âge ? Elle succombe donc aux charmes du garçon, se fâchant ainsi avec sa meilleure amie Bridie qui sortait avec lui sans le lui avoir dit. Inévitablement, quelques mois plus tard, Shell se rend compte qu’elle est enceinte. Elle essaie de se leurrer, ne dit rien à personne, et un jour, Ronan disparaît : il est parti aux États-Unis, quittant l’Irlande, « ce trou noir, ce putain d’immense trou noir. »

On n’échappe pas dans ce roman pour adolescents au refrain misère, alcool et pommes de terre (j’espère d’ailleurs que grâce à ce Saint Patrick’s Day littéraire je vais enfin découvrir des livres irlandais drôles…). Mais Siobhan Dowd a l’immense mérite de nous épargner tout misérabilisme. Cette jeune Shell ne se morfond pas dans le malheur, elle ne lutte pas en suant et pleurant ou en se mordant les poings. Non, elle est une jeune fille pleine de vie qui vit au jour le jour avec ses rêves, le souvenir de sa mère et la chaleureuse présence de ses frère et sœur. Pas de pathos non plus dans la conduite du père qui ne donne pas lieu à des descriptions sans fin sur les ravages de l’alcool. Pareil pour le poids de la religion catholique qui, pour être omniprésente, n’est pas une chape caricaturée à l’excès. Tout ça est donc plutôt positif.

Par contre, j’ai trouvé quelques longueurs à ce roman, surtout dans sa première partie, car la vie de Shell est tout de même bien monotone et l’action ne commence vraiment qu’à la naissance de son bébé page 215. Dès lors, les personnages se révèlent vraiment (les voisins, le père) et l’intrigue s’accélère car il va y avoir enquête policière : deux bébés ont été trouvés morts au village. L’auteur ménage bien son suspense, au point que le lecteur se demande s’il sait vraiment bien ce qui s’est passé ou s’il a été abusé : intéressant. Quand on sait que cette histoire est tirée de faits divers réels (dixit la quatrième de couverture), on se dit que la malheureuse jeune fille a dû endurer le pire de la part de la police et des voisins.

Voilà, je ne suis pas complètement enthousiasmée par cette lecture, mais pas déçue non plus. J’ajoute quelques précisions sur l’auteur, pêchées sur le site des éditions Gallimard : Siobhan Dowd a écrit des nouvelles et des articles avant de publier Sans un cri, son premier roman, qui recueille les honneurs de la critique et lui permet d'être élue parmi les vingt-cinq « auteurs du futur » par The Gardian. Malheureusement, en août 2007, à quarante sept ans, elle décède d'un cancer du sein.

L'avis de Book'in

Sans un cri
Siobhan Dowd traduite de l’anglais par Cécile Dutheil de la Rochère

Gallimard Jeunesse (Scripto), 2007

ISBN : 978-2-07-057335-6 – 357 pages – 13 €

 

A Wift Pure Cry, parution en Grande Bretagne : 2006

Pour une liste des lectures irlandaises, cliquez ici
 

par Yspaddaden publié dans : Jeunesse
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Lundi 10 mars 2008

undefinedle-borgne.jpgSes cauchemars d’enfant hantent encore Pierre devenu grand, alors qu’il raconte à son propre fils l’été 1980, quand il a dû affronter la peur, la mort et la fin des illusions.

Pierre finit alors son CM2 dans une commune de Bretagne en pleine expansion. Il fait beau, il a une sacrée bande de copains, des parents plutôt compréhensifs et des rêves plein la tête : les vacances s’annoncent bien. Pourtant, depuis que ce grand garçon un peu triste a intégré l’école, les choses ont commencé à changer ; peut-être Mael dissimule-t-il une certaine gravité, ou pire. Il devient cependant rapidement chef de la petite bande, et c’est tous ensemble qu’ils vont découvrir un cadavre gravement mutilé : oreilles, lèvres et pénis arrachés. Un autre suivra quelques temps plus tard, mais avant ça, d’autres signes annonciateurs d’une catastrophe fondent sur la ville : Mélanie, la seule fille de la bande, est attaquée par un corbeau aux yeux noirs, Pierre et d’autres par un doberman aux mêmes yeux. La terreur est à son comble quand la maîtresse est à son tour atteinte de cette maléfique cécité. La police conclut  que les victimes se sont suicidées, mais Pierre lui sait grâce à Mael que l’auteur de ces crimes n’est autre que le Bonhomme Nuit, qui ne cesse de le poursuivre.

« Je suis ta nuit, je suis votre néant ! Je suis les guerres, les meurtres, les viols et le sang ! Je suis les famines, les fous, les tortures et les pleurs ! Je suis les temples qui sont tombés et les tours qui tomberont encore ! Je suis vos bassesses et vos bas-fonds ! »

Ce roman pour adolescents est étonnant. Sa construction imparable entraîne inexorablement le lecteur sur les traces d'un gosse qui doit quitter l'enfance d'une manière des plus cruelles et ouvrir les yeux sur le monde des adultes, tout en ombres et mensonges. Sous le chaud soleil breton, les rires laissent place aux larmes, les rêves aux cauchemars et l'enfance aux souvenirs d'un temps quasi mythique.

Oui, mythique, au moins pour Loïc Le Borgne et moi qui avons exactement le même âge et de fait un socle de souvenirs communs qui m'ont très certainement aidée à adhérer à cette intrigue où le réalisme du quotidien voisine avec une part de fantastique qui permet de mettre en scène, et donc d'éloigner, l'ignominie latente. Alors tout comme moi quand j'étais petite, Pierre regarde Goldorak, va catéchisme le mercredi et à la messe le dimanche (bonne occasion pour retrouver les copains !), roule en DS ou en R16, écoute les mêmes chansons et lit les mêmes livres (en un temps où la littérature jeunesse n'existait pas encore et que l'on n'avait que le Club des Cinq, Alice et Fantômette à se mettre sous la dent). Pas d'ordinateur en perfusion ni cinquante chaînes de télé mais des rallyes en forêt et des balles au prisonnier : nostalgie, nostalgie quand tu nous tiens...

Ainsi immergée dans mon enfance, j'ai suivi sans peine ce petit Pierre car Loïc Le Borgne fait monter très progressivement la tension, si bien qu'on se retrouve en plein drame sans s'en rendre vraiment compte, alors qu'il n'est plus temps de lâcher le livre.

Il est certain que Je suis ta nuit pourra mettre mal à l'aise et effrayer certains lecteurs sensibles : l'auteur sait ce qu'il doit à Stephen King et Dan Simmons et la quatrième de couverture parle même d'un « roman d'horreur moderne authentiquement terrifiant ». Moi qui suis une grande fille aujourd'hui, je n'ai pas été terrifiée, mais impressionnée par ce roman très bien construit, à l'écriture sensible et efficace. Un livre surprenant à bien des égards.

 

Je suis ta nuit

Loïc Le Borgne

Intervista (15/20)

ISBN : 978-2910753818 - 365 pages – 14,90 €

par Yspaddaden publié dans : Jeunesse
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Jeudi 21 février 2008

undefinedBruno ne voit qu’une chose : il ne veut pas quitter Berlin, sa maison à cinq étages avec la rampe qui glisse si bien, ses trois amis pour la vie et ses grands-parents. Mais à cause du travail de Père, que le jeune garçon de neuf ans ne définit pas bien, voilà que la famille est obligée de déménager. Là-bas, c’est comme la campagne sans animaux et sans potager, des baraquements partout, de hauts murs surmontés de fils barbelés et tous ces gens, de l’autre côté, qui ont l’air si triste habillés tous pareil avec des pyjamas rayés : décidément, Hoche-Vite est un endroit affreux pour un petit garçon.

Si le lecteur comprend assez vite qui est le père de Bruno et ce qui se passe dans sa vie, le l’enfant narrateur lui conservera tout au long de ce magnifique roman son regard innocent. Sa nouvelle maison lui déplait uniquement parce qu’il n’y a pas de gaieté et des soldats partout. Quand il approche parfois de la vérité, il pose les bonnes questions qui ne trouvent pas de réponses : « Et qui avait décrété que les uns porteraient un pyjama rayé et les autres un uniforme », « Ce que je te demande c’est ce que nous sommes si nous ne sommes pas juifs ? » Quand il va rencontrer un autre innocent, de l’autre côté de la barrière, il n’aura pas plus de réponse que lui. Shmuel va devenir son ami, tout simplement et les enfants joueront à comparer les brassards de leur père respectif : une croix gammée pour l’un, une étoile jaune pour l’autre.

Ce roman intelligent, d’une grande simplicité narrative et pourtant très efficace culmine dans une fin bouleversante, loin de tout pathos. Un roman sur les camps comme on en a rarement lu où le point de vue d’un enfant dénonce l’injustice de façon originale et efficace.

 

Le garçon en pyjama rayé

John Boyne, traduit de l’anglais par Catherine Gibert

Gallimard, Folio Junior n°1422, 2006 

ISBN : 0-27-057069- X - 204 pages - 5,80 €

The Boy in the Striped Pyjamas, parution en Grande-Bretagne : 2006

 

par Yspaddaden publié dans : Jeunesse
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