Indispensables

Lundi 4 mai 2009

Attention, livre formidable et indispensable, comme l'indique le petit logo ci-contre que je sors pour la sixième fois en quinze mois, c'est dire...
Malheureusement, je ne vais pas pouvoir en dire autant que je le souhaiterais puisque le livre est construit sur une série de révélations dont la première, page 236 m'a tout bonnement laissée sans voix, estomaquée. Oui, et ce n'était que la première, ce livre est d'une construction très subtile, diaboliquement maîtrisée, exactement comme je les aime.

Voici donc le début de cette sombre histoire. 1862. Tout commence avec l'histoire a priori banale d'une jeune fille, Sue Trinder, seize ans, qui a grandi dans les bas quartiers de Londres chez une placeuse d'enfants et un receleur. Mais pas de misère cependant, le vol rapporte plutôt bien, et Sue est aimée de sa mère adoptive, Mrs. Sucksby. Compte tenu de son milieu social, elle est même plutôt préservée. Arrive un jour un aigrefin de leur connaissance, Gentleman, qui lui propose un marché : il connaît une riche héritière qui vit quasi cloîtrée avec son oncle et qui le jour de son mariage héritera d'une fortune considérable. Gentelman compte bien devenir son mari et Sue doit entrer à son service comme femme de chambre pour lui préparer la voie et le faire entrer dans ses bonnes grâces, voire même, dans son coeur. Une fois le mariage contracté, Gentleman et Sue feront enfermer l'héritière, Maud Lilly, dans une maison de fous.
Et voilà notre Sue quittant la grouillante capitale pour Briar, morne demeure dont le propriétaire, Mr. Lilly, reste enfermé dans sa bibliothèque.  Sue s'ennuie ferme, ne perdant cependant pas de vue le plan qui fera sa fortune. Les deux jeunes filles se découvrent et s'apprécient, plus qu'elles ne devraient pour la réussite du plan, mais Sue garde la tête froide.

Comme je me retiens de ne pas vous en dire plus ! Je ne veux pas vous gâcher la lecture et pourtant, je sais qu'il faudrait aller plus loin pour vraiment vous donner envie de lire ce livre.
Toute l'intrigue repose sur des non-dits, des complots et des passions refoulées. Malgré son style tout à fait victorien, dans la droite ligne de Dickens, il cache une intrigue des plus glauques, absolument machiavélique et époustouflante, parfois indécente pour l'époque, que le lecteur ébloui suit avec délectation tant elle est imparable. Tout est basé sur le secret, sur ce que le lecteur ne sait pas et qui ne lui est révélé que petit à petit.
Je me permets de dévoiler que c'est Maud Lilly la narratrice de la seconde partie, avant de revenir à Sue dans une troisième. Et chacune de ces jeunes filles est vraiment magistralement campée. Le lecteur les suit, apprend à les connaître, à comprendre leurs motivations, leurs sentiments, quand tout à coup : patatra ! Elles ne sont pas ce que l'on croit. Personnellement, j'adore ! Les deux jeunes filles sont aussi réussies l'une que l'autre et les personnages secondaires sont parfaits, aussi crédibles que si l'on se promenait dans l'Angleterre du XIXe siècle.
Et malgré plus de sept cents pages, aucune longueur, aucun temps mort pour me faire arrêter ma lecture, au contraire, c'est mon sommeil qui en a pâti. Dès les premières pages, j'ai su que ce roman me plairait et l'écriture de Sarah Waters ne tarit jamais. Il s'inscrit dans la lignée des romans populaires du XIXè siècle tout en intégrant des éléments qu'il aurait été impensable d'y trouver sous peine de choquer les bonnes moeurs.

Un grand bonheur de lecture que je voudrait vous faire partager parce que c'est du pur romanesque et qu'il vous enchantera, j'en suis sûre. Mais pourquoi ai-je attendu si longtemps pour lire Sarah Waters...

Les avis de
Nibelheim, Choupynette et Saxaoul  tout aussi enthousiastes !

Du bout des doigts

Sarah Waters traduite de l'anglais par Erika Abrams

10/18, 2005

ISBN : 2-264-04107-2 6 749 pages - 11 €

 

Fingersmith,parution en Grande Bretagne : 2002

5

Par Yspaddaden
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Jeudi 29 janvier 2009

J'ai lu ce livre il y a plus de vingt ans. J'avais alors été émerveillée et lu aussitôt après Jude l'Obscur et A la lumière des étoiles. Quelques années après j'ai vu le film de Roman Polanski, à la télé certainement : deuxième émerveillement. J'ai gardé en tête bien des scènes et en relisant ce roman aujourd'hui, je les revoyais telles qu'alors, certaines avec une constance incroyable. Je n'ai pas pu m'empêcher de revoir le film aussitôt après et c'est toujours aussi beau, trente ans après sa réalisation.


Par un jour qui n'aurait jamais dû être, Jack Durbeyfield rencontre un pasteur qui lui apprend qu'il est le dernier descendant d'une famille jadis illustre, les d'Urberville. Ce pauvre fermier et sa femme se mettent en tête de retrouver leur gloire passée en commençant par envoyer leur fille aînée, Tess, chez une riche Mrs d'Urberville habitant non loin de là. Ce qu'ils ignorent c'est que cette riche famille ne fait qu'usurper le nom de d'Urberville et que la vieille dame a un fils, Alec, connu pour sa débauche. La belle Tess sera victime de l'arrogant gentleman et rentrera chez elle après quatre mois, portant leur enfant illégitime. Le bébé ne vivra pas longtemps et pour oublier son infamie, Tess décidera de partir travailler ailleurs, dans une laiterie. Là, elle mènera une vie de bonheur paisible dans le simple travail et la bonne humeur. Elle y rencontre Angel Clare, fils de pasteur en rupture avec la religion, qui a décidé d'être fermier et d'étudier à travers le pays les méthodes les plus modernes de son futur métier. Angel et Tess tombent amoureux, il lui demande de l'épouser, mais sa faute passée l'empêche d'accepter.


Je pourrais aller plus loin mais j'en ai déjà beaucoup dit, et il faut je crois découvrir cette histoire sans en savoir trop. C'est tout simplement le destin d'une paysanne, comme il y a dû y en avoir des tas, qui s'est laissée abuser et dont la faute initiale a ruiné la vie. Le destin s'acharne contre elle, de même que les préjugés moraux d'une société fermée sur elle-même. Tess est victime de sa beauté et de la stupidité des hommes, de leurs préjugés et de leur domination.


Il est étonnant qu'un homme écrive une telle histoire à la fin du XIXè siècle alors que la femme est assignée à une place, à un rôle avec lesquels elle ne peut transiger sous peine de déchoir. Pourtant Thomas Hardy comprend, explique et souligne l'injustice du sort de Tess. Celle qui pardonne n'est pas pardonnée parce que les préjugés sont plus forts que l'amour. C'est à pleurer bien sûr, mais c'est très beau, tragique du début à la fin. Car Tess ne se révolte pas, elle accepte, et sa résignation est sa seule dignité.

C'est aussi une très belle description du monde agricole, des conditions de vie très dures et précaires de ces paysans qui n'ont que la force de leurs bras pour survivre et rester dignes.

Certains trouveront des longueurs à ce roman qui est aussi très descriptif. Mais les descriptions s'intègrent parfaitement à l'action et mettent le lecteur sur des charbons ardents. Tess va-t-elle avouer son passé à Angel ? Celui-ci va-t-il revenir la chercher ? On s'inquiète, on s'exclame ("Ah non, pas lui !"), on attend la sentence du destin, bref, on vit avec Tess à chaque page.

Près de cent ans plus tard, Polanski réussit une adaptation magistrale avec une Nastassia Kinski aussi belle qu'émouvante. Elle est belle dans la misère comme dans l'opulence, d'un naturel saisissant, toute en retenue et en force : magnifique. Certaines scènes sont gravées dans ma mémoire : celle où elle mange des fraises avec Alec, et celle où il lui apprend à siffler, toutes deux extrêmement sensuelles et pourtant tout en pudeur.

Le film dure trois heures dix et pourtant, Polanski a coupé bien des passages du livre. L'épisode de la laiterie dure beaucoup plus longtemps dans le roman, Tess ne cessant de tergiverser quant à sa révélation ; les retrouvailles avec Alec sont elles très différentes car Thomas Hardy a fait de lui un prédicateur qui retombera dans ses errements à cause de Tess. Ce personnage est d'ailleurs beaucoup plus noir pour le romancier qui en fait un cynique, alors qu'il me semble que chez Polanski, il y a beaucoup d'amour dans cet homme, qui prend le dessus sur son arrogance. Les interprétations masculines pourtant n'arrivent pas à la cheville de Nastassia Kinski qui illumine le film de ses jeunes années.

Jugez plutôt...


 



Une jeune actrice anglais, Justine Waddel a repris le rôle de Tess en 1998 pour une série BBC que je n'ai malheureusement pas vue. Dans une autre adaptation plus récente (2008), c'est Gemma Aterton qui joue le rôle titre ; pas vue non plus. Ont-elles su faire oublier Nastassia Kinski ?

Dois-je ajouter que je vous recomande cette lecture magnifique, ainsi que son adaptation ? Romanza se joint à moi pour vous convaincre.

Tess d'Urberville

5

Thomas Hardy traduit de l'anglais par Madeleine Rolland
Plon, 1979

ISBN : 2-259-00461-X - 398 pages (existe en poche)

Tess of the d'Urbervilles, parution en Grande Bretagne : 1891

Par Yspaddaden
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Samedi 27 décembre 2008
Trente ans de recherches pour écrire ce livre, mais quel résultat ! Dès la première phrase ("Après avoir tué l'homme aux cheveux roux, je suis allé chez Quinn m'offrir un souper d'huîtres"), le lecteur marche dans les pas de Edward Glyver, ou peut-être devrais-je dire Edward Glapthorn, ou Edward Duport. Impossible de lâcher cette incroyable confession qui nous entraîne dans l'Angleterre des années 1850, suivant le laborieux chemin d'un homme en quête d'identité.

Edward Glyver a grandi dans le Somerset, au bord de la mer, assistant impuissant au travail acharné de sa mère qui jour et nuit écrit des romans sur sa table de travail pour les faire vivre. Intelligent, vif et soutenu par une mystérieuse bienfaitrice, il rentre à Eton où il fait la connaissance de Phoebus Daunt qui est d'abord son ami puis qui va briser tout son avenir universitaire en fomantant un vol. Edward jure de se venger car sa carrière, et donc son avenir, est brisée.
A la mort de sa mère, Edward découvre ses carnets secrets qui lui permettent de comprendre que cette femme n'était que sa mère adoptive, qu'elle l'a élevé par amitié pour une autre, une certaine lady Tansor. Décidé à en savoir plus, Edward se fait engager à l'étude Tredgord qui rédigea jadis un acte entre les deux femmes, et devient dès lors Edward Glapthorn. Il parvient à rencontrer le baron Tansor, dont la première femme est morte et qui reste sans héritier après son second mariage. Edward apprend alors que le baron envisage d'adopter le radieux Phoebus Daunt, devenu poète à succès, pour qu'il hérite de sa fortune.
Je ne peux résumer tous les fils de cette intrigue incroyablement complexe et subtile. Tous les personnages ont un rôle important dans cette machiavélique intrigue qui nous mène de révélations en rebondissements. Le parcours d'Edward est méticuleusement décrit, ses découvertes, ses espoirs, ses erreurs et la perfide machination dont il est victime. Six cents pages magistrales pour expliquer son geste assassin et inaugural au lecteur  tétanisé d'angoisse.

C'est absolument passionnant et surtout d'un incroyable réalisme. On glisse sur le pavé londonien, on pénètre dans les gargotes avec Edward, on respire comme lui le doux parfum d'Evenwood. Mais pour être méticuleuses, les descriptions ne sont pourtant pas pesantes car elles contribuent aux mystères qui entourent le destin d'EdwardGlyver.
Les personnages ne sont pas en reste, mystérieux pour certains, perfides ou généreux pour d'autres, mais toujours forts. Des personnalités déterminées, passionnées jusqu'à la ruine et la destruction, prêtes à tout pour toucher au but. Trahir, voler, mentir, assassiner : rien ne peut arrêter ces personnages qui pourtant, en surface, font les délices du bon goût et de la bonne société victorienne. Redoutables.

Souvent érudit, parfois complexe, l'impitoyable vengeance d'Edward Glyver est un très grand moment de lecture, méticuleux, imparable, effrayant. Un excellent livre d'inspiration victorienne qui fait fi des bas-fonds et du sordide pour donner littéralement vie à un destin. L'essence même du romanesque.

Les avis de Loutarwen et Sentinelle

La nuit de l'infamie : une confession.
Michael Cox traduit de l'anglais par Claude Demanuelli
Seuil, 2007
ISBN : 978-2-082702-7 - 634 pages - 22 €
4.5
The meaning of Night, parution en Grande Bretagne : 2006
Par Yspaddaden
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Jeudi 9 octobre 2008

Attention, attention, ce McEwan-là, c'est du grand art !

D'abord la plus forte première scène que j'ai jamais lue. Joe Rose, le narrateur, s'apprête à pique-niquer avec sa douce Clarissa dans un champ non loin de Londres. Tout à coup apparaît un aérostat en perdition avec à son bord un enfant, et accroché à une corde, un homme. Tous les hommes présents aux alentours convergent donc vers le ballon pour tenter de lui faire toucher terre. Ils finissent par être cinq suspendus entre ciel et terre... jusqu'à la bourrasque fatale qui en fait lâcher un, puis deux... jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'un, John Logan, irrémédiablement entraîné... jusqu'à ce qu'il lâche et fasse une chute de plusieurs centaines de mètres. Je vous assure que je n'ai jamais lu une scène d'exposition comme celle-là : scotchant.


C'est donc dans une ambiance émotionnelle très chargée que Jed Parry, un des sauveteurs, jette son premier regard à Joe Rose. Et c'est instantané : Jed reconnaît Joe, c'est celui qu'il attend, celui qui l'aime, celui que Dieu, dans son infinie bonté, lui envoie. Dès lors, Jed ne cessera plus de harceler Joe : coups de téléphone diurnes et nocturnes, lettres, attentes au pied de son immeuble. Le jeune homme en est sûr et certain : Joe est un don de Dieu, il l'aime et ce n'est plus qu'une question de temps pour qu'il quitte Clarissa et vienne vivre avec lui.

Joe lui ne comprend pas. Il est d'abord vaguement inquiet puis le harcèlement l'obnubile au point de mettre son couple en péril. C'est que Clarissa ne le croit pas, que la police ne peut pas l'aider et qu'il sent qu'il a raté sa vie.

 

Encore une histoire de fou, un vrai cette fois, un homologué par la médecine : Jed est érotomane, autrement dit atteint du syndrome de Clérambault, de l'illusion délirante d'être aimé. Et là je me permets une parenthèse perso. Ce Clérambault s'appelait Gaétan Gatian de Clérambault et je l'aime, lui et ses nombreux ancêtres. Il y a des gens qui adoptent des enfants, moi, j'ai adopté une famille : la sienne. J'ai à la maison des kilos d'archives concernant cette famille tourangelle et bien d'autres familles alliées : actes de mariages, inventaires après décès, reproductions iconographiques en tous genres... des cartons entiers de paperasses savamment classées. Tout ça pourquoi ? Je ne sais pas, Gaétan le psy aurait peut-être pu me le dire mais il s'est suicidé d'une balle dans la tête en se regardant dans son miroir un jour de 1934. En tout cas, c'est moins dangereux que l'érotomanie !

 

C'est avec brio que McEwan s'empare de cette maladie pour explorer le délire de cet homme. D'abord inquiétant, ce Jed devient rapidement dangereux, illuminé par son amour pour Joe et pour Dieu : « Mon amour est implacable, il ne souffre pas le refus, il ne cesse de progresser dans votre direction pour s'emparer de vous et vous délivrer. En d'autres termes, mon amour - qui est aussi celui de Dieu – constitue votre destin. » Priez pour qu'on ne vous aime jamais comme ça... Car cet amour-là détruit Joe aussi sûrement qu'une tourmente, remettant en cause sa vie conjugale, sa carrière, ses convictions les plus profondes.

De l'amour destructeur il est également question, de façon beaucoup moins pathologique, à travers la femme de John Logan qui ayant trouvé un foulard dans la voiture de son défunt mari est persuadée qu'il la trompait depuis longtemps. Elle ne veut pas de l'image héroïque que tous lui renvoient, elle préfère s'enfermer et penser qu'il était lâche.

 

Loin des fleurs bleues et des violons, McEwan déconstruit les histoires d'amour et met à plat ce qui tue. C'est implacable, extrêmement angoissant psychologiquement et littérairement parfait.


Ian McEwan déclarait à la revue Transfuge (n°13, novembre-décembre 2006) : « 
Tous ces gens sûrs d'eux-mêmes face à la complexité du monde me dérangent. » Lui n'a pas son pareil pour dépouiller la complexité de l'humain, cette machine à cauchemars d'apparence souvent trompeuse.

 

Si l'érotomanie vous intéresse, regardez A la folie, pas du tout, un film de Laetitia Colombani avec Audrey Tautou, qui doit être vu jusqu'au bout (tout est dans la fin !). Et pour Gaétan Gatian de Clérambault, je vous conseille l'irremplaçable biographie d'Alain Rubens, Le maître des insensés (Les empêcheurs de penser en rond, 1999).

Du même auteur : Le jardin de ciment, Un bonheur de rencontre

Délire d'amour

Ian McEwan traduit de l'anglais par Suzanne Mayoux
Gallimard (Folio n°3494), 1999
ISBN : 2-07-041630-5 - 394 pages - 6,80 €

Enduring Love, parution en Grande-Bretagne : 1997

Par Yspaddaden
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Mercredi 3 septembre 2008

 
Voilà, c'est fait, j'ai relu Shutter Island et autant le dire tout de suite, ce livre fait toujours partie de ceux que j'emmènerais sur une île déserte. C'est un livre tout simplement remarquable qui divise ses lecteurs en deux clans irréconciliables : ceux qui pensent que... et ceux qui pensent que... Et oui, il va être difficile d'en parler sans en dire trop, pour ne pas vous gâcher l'immense plaisir de la découverte.


On a au départ un marshal, autant dire un inspecteur, Teddy Daniels, trente-quatre ans, accompagné de son coéquipier, Chuck Aule. Tous deux quittent Boston à l'automne 1954 pour rejoindre Shutter Island, une île qui n'abrite qu'un hôpital psychiatrique : Ashecliffe. Mais pas n'importe lequel. C'est un établissement de sécurité maximale pour les fous criminels dont une patiente, Rachel Solando, vient de s'échapper. Elle semble s'être évaporée, c'est la seule conclusion que les deux inspecteurs tirent des premiers interrogatoires du personnel soignant. Teddy suppose qu'on leur cache des choses importantes, mais lui non plus n'est pas exempt de secrets. On apprend bientôt que le but caché de sa venue à Ashecliffe est la présence d'un pyromane, celui-là même qui mit le feu deux ans auparavant à l'immeuble dans lequel périt sa femme. Peu à peu, Teddy acquiert la certitude qu'on lui cache la présence de cet homme et qu'il se passe des choses médicalement illicites dans l'enceinte de l'établissement. Peut-être même qu'on s'en prend à lui pour éviter qu'il découvre la vérité...


Teddy cherche et le lecteur cherche avec lui. Sa personnalité complexe se dévoile peu à peu à la lumière de son passé et on ne peut que prendre partie pour cet homme souffrant en quête de justice. Jusqu'au bout, le lecteur s'identifie à Teddy... au moins jusqu'au moment où Dennis Lehane, en grand prestidigitateur, retourne la situation comme une chaussette et sème le doute. J'aimerais en dire plus mais c'est impossible. Sachez seulement que
Shutter Island est un de ces livres qu'il faut recommencer une fois refermé (j'adore ça !), recommencer pour comprendre comment l'auteur a pu à ce point manipuler le lecteur, avec une maestria qui me laisse admirative.


J'aime les histoires de fous car c'est un terreau extrêmement fertile pour les auteurs habiles. Comme on ne sait jamais vraiment où se situe la vérité, voire la réalité, les niveaux de lecture peuvent être multiples, comme les interprétations. Je les aime aussi parce qu'elles mettent à jour l'amplitude de l'esprit humain, l'immense potentiel qu'il peut dévoiler, souvent pour le pire. Les situations des patients sont souvent dramatiques, mais toujours réalistes tout comme l'évolution des traitements : psychochirurgie, psychopharmacologie, psychothérapie verbale... dans les années 50, les possibilités sont multiples et les méthodes pourtant souvent radicales. Et la tendance encore grande, malgré les lois de Nuremberg, d'explorer de façon tout aussi radicale les méandres du cerveau.


Grâce à une de ces crises d'autisme littéraire que ma famille supporte parfois (qu'elle en soit remerciée...), j'ai pu lire ce livre en une journée, en apprécier la construction et la perfection. Je ne peux que vous recommander de faire de même.

Pourtant, ce livre m'a tellement plu qu'il est le seul que j'aie lu de Dennis Lehane. Je pense que j'ai peur d'être déçue, qu'un autre de ses livres ne peut être aussi accompli... Alors je vous avoue que j'ai peur, très peur de l'adaptation cinématographique actuellement en cours de tournage. Même si Scorsese est aux commandes, je crains qu'il ne soit pas à la hauteur de ma lecture. Et Leonardo Di Caprio ne m'inspire vraiment, vraiment pas... Mais avant ça, très bientôt, va sortir une adaptation en bande dessinée par Christian de Metter dont j'ai récemment lu un album qui m'a intéressée (chronique à venir). Il en sera question ici, c'est sûr...

 

D'ici là, lisez Shutter Island : c'est un grand livre.

 

Shutter Island

 

Dennis Lehane traduit de l'anglais (américain) par Isabelle Maillet

Rivages / Thriller, 2003 (existe en poche)

ISBN : 2-7436-1150-2 – 286 pages – 20 €

Shutter Island, parution aux États-Unis : 2003

Par Yspaddaden
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Mercredi 26 mars 2008

Faulks.jpg Même quand on lit beaucoup, il est tout de même assez rare d’avoir l’impression de tenir entre les mains un grand livre. Cette impression ne m’a pas quittée durant la lecture de cet imposant roman qui retrace l’histoire de deux hommes qui veulent découvrir les secrets du cerveau pour soigner les malades mentaux, au tournant des XIXème et XXème siècles.


Tout commence en 1880 sur une plage de Deauville : Thomas, l’Anglais, rencontre Jacques, le Français. Ils discutent tous deux et se rendent rapidement compte qu’ils ont le même objectif : s’occuper des malades mentaux pour « établir de manière irréfutable la manière dont fonctionne l’esprit humain ». Si tous deux se passionnent pour le cerveau humain, ils prennent des voies différentes : alors que Thomas choisit après ses études de médecine de commencer à travailler dans ce que l’on appelait alors un asile d’aliénés dans lequel on se contente de surveiller et où pratiquement aucun médicament n’est prescrit, Jacques suit les cours du professeur Charcot à la Salpetrière. Alors qu’à l’époque, « la plupart des étudiants achevaient leurs études à l’Ecole de médecine en quatre ou cinq ans sans avoir jamais mis les pieds dans une salle d’hôpital », Jacques dissèque les cadavres.

Forts de leurs diverses expériences, les deux hommes se retrouvent à trente ans et partent ensemble ouvrir la clinique de leurs rêves en Carinthie, près de Vienne. Jacques a épousé Sonia, la sœur de Thomas et tous trois fondent leurs espoirs sur le « Scloss Seeblick » pour comprendre les méandres du cerveau. Pourtant, les raisonnements des deux hommes ne tardent pas à emprunter des voies différentes. Thomas ne jure que par Darwin et sa théorie de l’évolution. Il cherche les germes de la folie dans ses lamelles histologiques car pour lui, les troubles nerveux dont souffrent ses patients font suite à des lésions organiques. Pour Jacques au contraire, le corps rend compte des dérèglements de l’esprit. Il met sur pied une théorie qu’il nomme résolution psychomatique ou psychophysique alors que du côté de Vienne, un groupe de médecins élabore des théories tout à fait révolutionnaires en matière de traitement des troubles nerveux.

Le mot de psychanalyse n’apparaît cependant pas avant la page 386 et le nom de Freud ne sera jamais prononcé.


C’est dire si l’intérêt du roman tient aux parcours des deux médecins qu’une même passion va éloigner. L’histoire progresse il est vrai lentement, au gré des expériences souvent fortes des deux amis et de l’évolution de leur vie personnelle qui joue également un rôle important dans ce roman puisqu’elle tient quasiment lieu d’intrigue dans ce roman historique qui a pour trame la recherche médicale. Les personnages sont très précisément campés. Par exemple, il est clair que Jacques s’est engagé dans le soin aux malades mentaux car son propre frère Olivier a lentement sombré dans la folie. Devenu médecin, il n’aura de cesse d’essayer de guérir son frère et non de simplement le faire vivre dans de meilleures conditions, comme s’efforçaient alors de le faire les bons aliénistes.  On suit également avec force détails l’échec du premier mariage de Sonia car il permet au lecteur de comprendre son attitude face aux recherches de son second mari. La femme de Thomas vient naturellement prendre sa place dans ce paysage familial mais non sans heurts : elle fut la première et malheureuse expérience de Jacques en matière de résolution psychophysique, ou d’interprétation des symptômes physiques  par les traumatismes de sa vie passée.


Je me suis toujours intéressée à la psychanalyse, à son émergence et aux romans qui mettent en scène des fous car les méandres du cerveau humain sont passionnants. Thomas et Jacques sont, à leur manière, des aventuriers, des pionniers d’une science balbutiante et risquée. Il est captivant de voir comment chacun avance, qui dans les pas de Darwin, qui dans ceux de Charcot, et comment à force d’échecs et d’erreurs se construit cette branche passionnante de la médecine qui se fonde sur l’homme et non sur les médicaments. Passionnante également l’opposition farouche d’une grande partie du corps médical devant ce qu’il prend pour une inquisition indécente des malades, ou pire, un jeu obscène cherchant à forcer l’intimité.


On pourra certainement trouver des longueurs à cet imposant roman. Par exemple, on y apprend dans le détail ce que mange un patient qui suit une cure de repos, le fonctionnement du funiculaire de la seconde clinique ouverte par les deux associés, le déroulement d’une craniotomie (attention aux âmes sensibles !) ou d’une autopsie (idem). Pour ma part j’ai dévoré avec enthousiasme et sans une once d’ennui ces six cents pages pour quarante ans de vies extrêmement stimulantes. Il se lit comme un roman d’aventure scientifique sur les pas d’Esquirol, de Charcot, en un temps où l’on s’interroge sur les soins (chirurgicaux ou médicaux) à donner aux maladies psychiatriques, les seules pour lesquelles la médecine est impuissante. « Mais je suis convaincu [déclare Jacques] que nous sommes sur le point de résoudre cette question, et qu’une fois cela accompli, nous pourrons expliquer l’ensemble du comportement humain d’une manière radicalement nouvelle. Il n’y a jamais eu jusqu’ici une période plus stimulante dans l’histoire de la science et de la connaissance humaine. »
Cette grande période attendait son grand livre : le voilà !


Et en plus, c'était ma lettre F au Challenge ABC 2008 : quelle chance !
 

Pour un interview de l’auteur (qui ne va pas tarder à être mondialement connu car il a écrit la suite des aventures de James Bond, à paraître en France en mai 2008)   


L'Empreinte de l'homme
Sebastian Faulks traduit de l'anglais par Pierre Ménard
Flammarion, 2008-03-24

ISBN : 978-2-0806-9034-0 – 602 pages – 23 €

 

Human Traces, parution en Grande-Bretagne : 2005

 

Par Yspaddaden
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