Lundi 30 juin 2008

C’est Amanda qui m’a donné envie de lire ce livre, bien contre son gré puisqu’elle ne l’a pas apprécié. Mais que voulez-vous, je suis comme ça, je me laisse parfois tenter par des choses un peu à part. Car on peut dire que ce livre ne peut laisser indifférent tant il est évidemment provocateur, violent et sexuel.

Marie, trente-cinq ans a un amant, Eli, homme marié et père de famille, intellectuel brillant. L’amour qu’elle lui porte lui a ôté toute volonté au point de faire ce tout qu’il veut et d’anéantir sa raison : elle est sa chose, soumise et aimante. Marie découvre un jour qu’Elie a une autre maîtresse et décide de le tuer, sans pour autant cesser de l’aimer. Elle choisit de l’empoisonner peu à peu au trioxyde en lui confectionnant d’exquis petits plats. De dorade en petits pains, de tartare de saumon en épaule d’agneau, lentement Eli s’empoisonne.

 

La passion jusqu’à la folie, la jouissance dans la violence, Tiffany Tavernier n’y va pas de main morte avec les scènes de sexe explicites, à deux ou en solitaire. Mais difficile de ne pas nommer ce dont on parle : la passion annihilante, l’amour destructeur, le sexe comme unique moteur d’une relation. Car Marie n’a que le sexe pour retenir Eli, il ne vient que pour ça et elle n’a pas d’autres moyens pour le retenir que d’accepter tous ses fantasmes. Une fois Eli parti, elle est seule avec son amour.

On pourra, comme Amanda, trouver ça malsain, je trouve ça plutôt émouvant. Cruel, extrême, mais émouvant. Perdre la raison par amour c’est être faible, fragile, perdu et quelque part, pitoyable. Car cette femme ne s’appartient plus, elle appartient pleinement et entièrement à l’amour qui la dévore, la pousse ailleurs, loin d’elle-même, des autres femmes (lectrices que nous sommes), et enfin de la société toute entière en commettant un meurtre.

Le style très froid de Tiffany Tavernier colle très bien au propos, même s’il n’est pas toujours fluide car plombé de répétitions, de phrases courtes et de dialogues  mal tournés. La description de Marie tout à ses recettes est de beaucoup plus convaincante, variée, précise, détaillée : on croirait sentir l’odeur des petits plats qu’elle confectionne avec amour et trioxyde…

C’est émotionnellement violent, sexuellement très explicite et certainement dérangeant . Mettre en lumière ce que l’on préfèrerait garder dans l’ombre, ce dont on préfèrerait ne pas entendre parler est toujours un exercice difficile, réussi ici, et qui peut ne pas soulever l’enthousiasme.

 

Comme moi, Cuné a aimé.

 

Á table !

Tiffany Tavernier

Seuil, 2008

ISBN : 978.2.02.097703.6 – 138 pages – 14,50 €

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Dimanche 22 juin 2008

Pour un premier swap, vraiment, ce fut un coup de maître. C'est en effet avec le plus grand plaisir que je me suis plongée dans ce roman de Théophile Gautier qui, même si après lecture, ne peut être qualifié de roman de cape et d'épée, m'a permis de retrouver les joies et plaisirs d'une magnifique langue française.

Je ne vous ferai pas un cours sur l'esthétique de l'Art pour l'Art que l'auteur théorise justement dans la préface de ce roman (préface finalement beaucoup plus connue que le roman lui-même), mais rappelons-nous qu'il prône l'art gratuit, le culte du beau, la forme parfaite. Et la langue de Théophile Gautier est parfaite, dense, prolifique (j'en entends qui disent verbeuse...).

Alors oui, l'argument est mince et le livre épais (écrit tout petit surtout) : le narrateur de la première partie, le chevalier d'Albert, écrit à son ami des lettres dans lesquelles il se lamente de ne pas avoir de maîtresse, puis, quand il en a une, de ne pas aimer. On en prend pour deux cents pages de lamentations, mais pas de pleurnicheries à la Lamartine, non, des phrases absolument magnifiques, de parfois une demi page de long, qui mettent en scène un homme en prise avec son désir et ses exigences. Il est d'une mauvaise foi incroyable, enfin vu d'ici et aujourd'hui. Son avis sur les femmes ? « Je considère la femme, à la manière antique, comme une belle esclave destinée à nos plaisirs. » La maîtresse idéale ? « J'avais ce que je désirais depuis longtemps, une maîtresse à moi comme mon cheval et mon épée, jeune, jolie, amoureuse et spirituelle ; - sans mère a grands principes, sans père décoré, sans tante revêche, sans frère spadassin, avec cet agrément ineffable d'un mari dûment scellé et cloué dans un beau cercueil de chêne doublé de plomb... »

Le tout ne manque pas d'humour, et non, Gautier n'est pas un sale macho. Car ensuite, la parole est donnée à la maîtresse en question, qui nous raconte sa version des choses et tout devient beaucoup plus plaisant aux lectrices. Son avis sur d'Albert ? « De tous mes amants que je n'ai pas aimés, c'est celui que j'aime le plus. » Surtout quand le chevalier d'Albert rencontre enfin la femme idéale et que celle-ci s'appelle monsieur le chevalier Théodore de Sérannes, qui sait manier l'épée et se battre en duel (il n'y en aurait qu'un dans tout le roman). Mais bien sûr, le beau jeune homme est une belle jeune fille qui a décidé d'abandonner jupes et corsets pour connaître les hommes, pour savoir comment ils se conduisent une fois leurs beaux discours débités et leur maîtresse endormie, pour savoir enfin s'ils méritent les sacrifices qu'on fait pour eux et les élans qu'ils inspirent. Ça n'est pas joli joli et ne va pas jouer en faveur du chevalier d'Albert... Ce pauvre chevalier qui sait faire de si belles phrases qui se révéleront bien creuses, mais pourquoi s'en lasser : « ... que vous êtes le but, le moyen et le sens de ma vie ; que, sans vous, je ne suis rien qu'une vaine apparence, et que, si vous soufflez sur cette flamme que vous avez allumée, il ne restera au fond de moi qu'une pincée de poussière plus fine et plus impalpable que celle qui saupoudre les propres ailes de la mort. » C'est beau non ?

 

Il est certain qu'il faut apprécier les mots, les phrases interminables et les adjectifs précieux pour goûter ce roman suranné. Il m'a transportée quelques années en arrière, quand j'étais étudiante en lettres et que j'avalais beaucoup trop de ce genre de textes pour en apprécier pleinement le charme. L'introspection psychologique domine, maniée avec beaucoup d'humour par Gautier qui ne donne vraiment pas le beau rôle à son infatué héros. C'est aussi un comique de situations où les quiproquos et imbroglios sentimentaux se succèdent avec immoralité et jubilation.

Merci donc à Praline pour son choix judicieux et avis aux amateurs.

 

Mademoiselle de Maupin

Théophile Gautier

Gallimard (Folio n°396), avril 1996

ISBN : 978-2-07-03639-4 – 440 pages – 5,30 €

 

Mademoiselle de Maupin, parution en France : 1835

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Mardi 10 juin 2008

Lorsque Maria rencontre Eva pour la première fois, le coup de foudre est immédiat : elle tombe instantanément amoureuse de cette jeune femme magnifique qui se révèlera très énigmatique. Premier mystère : serait-elle, par miracle, elle aussi homosexuelle ? Malheureusement non, la belle Madrilène a même un fiancé, le beau Carlos auquel elle envoie des cartes lors de leur séjour forcé à Rome puis leurs vacances en amoureuses à Venise. Car malgré ses pratiques hétérosexuelles, Eva tombe sous le charme de Maria le jour même de leur rencontre et ainsi débute une relation que le lecteur suit du point de vue de Maria, la lesbienne affirmée et bien dans sa peau mais asservie par la toute fraîche Eva qui tourbillonne, fanfaronne et brise les cœurs. Qui est-elle ? Que fait-elle quand elle n’est pas avec Maria ? Veut-elle vraiment rompre avec son fiancé pour ne se consacrer plus qu’à son nouvel amour ? Eperdument amoureuse, Maria va découvrir des sentiments nouveaux, en particulier la jalousie, pour arriver à comprendre enfin qui est cette étrange et envoûtante jeune femme.

Tout le roman tourne autour de la relation entre Maria et Eva, leur découverte mutuelle, leurs incompréhensions, leurs prises de bec et leurs réconciliations. Susana Guzner décrit ces amours avec tant de naturel que le lecteur est pris dans cette passion, titillé par le mystère et ma foi, je ne me suis pas ennuyée une minute.

Il paraît que ce livre est devenu un phénomène de bouche à oreille en Espagne, un best seller comme on dit là-bas aussi, mais en tout cas pas à cause de scènes torrides ou érotiques. Comme dans le cinéma hollywoodien de jadis, l’auteur ferme la porte de la chambre dès que les héroïnes s’enlacent : pas de voyeurisme. Alors pourquoi un tel succès ? Peut-être un sujet un peu tendance, avec des personnages riches, beaux, cultivés et décomplexés… Une narratrice très équilibrée en tout cas, ni militante ni féministe, peut-être un chouïa trop volontairement hors des cadres avec ses parents plus que parfaits, plus que compréhensifs comme on n’en voit jamais dans la vraie vie. En tout cas, j’étais bien contente de ne pas tomber sur un livre vindicatif où une lesbienne hargneuse règlerait ses comptes avec les hétéros et la société.

Je pense tout simplement que Susana Guzner fait très bien partager les émotions de sa narratrice et le lecteur est lui aussi pris dans les rets de ce suspense amoureux. Comme Maria, il s’interroge sur Eva, sa vraie personnalité, ses mystères. Comme Maria, il l’attend, lui pardonne, lui invente la vie qu’elle dissimule. Sous le charme de ce couple inhabituel mais convaincant, le lecteur tourne avec plaisir et sans se lasser ces cinq cents pages de passion amoureuse et émouvante.

 
Ce livre m’a été envoyé dans le cadre de l’opération Masse critique : merci à Babelio et aux éditions Des Femmes – Antoinette Fouque
 

 

La géométrie insensée de l’amour

Susana Guzner traduite de l’espagnol par Nelly Lhermillier

Editions Des Femmes – Antoinette Fouque, 2005

ISBN : 978-2-7210-0518-2 – 510 pages - 22 €

 

La insensata geomatría del amor, parution en Espagne : 2001

 

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Vendredi 30 mai 2008

Voici un livre bien difficile à présenter tant il est tout en suggestions et impressions. Il n’y a guère d’histoire à proprement parler, mais l’évocation d’une adolescence en Indochine dans les années 30. Et des bribes familiales, extrêmement noires : « Jamais bonjour, bonsoir, bonne année. Jamais merci. Jamais parler. Jamais besoin de parler. Tout reste, muet, loin. C’est une famille en pierre, pétrifiée dans une épaisseur sans accès aucun. Chaque jour nous essayons de nous tuer, de tuer. Non seulement on ne se parle pas mais on ne se regarde pas. » A l’origine, une mère autoritaire, exigeante, sans amour pour sa fille et aveuglément dévouée au fils aîné, un bon à rien dévoré d’opium. Et la misère aussi, le malheur d’avoir tout perdu dans les colonies après la mort du père, sauf la fierté d’être Français.

Alors la jeune fille de quinze ans dit oui au beau jeune homme riche qui vient la chercher en limousine à la sortie du lycée. Oui à l’homme qui lui parle d’amour, qui la regarde, qui la fait devenir femme. Oui à celui qui la sort de son enfer familial. Car si le livre de Marguerite Duras est centré sur cette famille si dure fondée sur la haine mutuelle, le film de Jean-Jacques Annaud (1992), que j’ai eu envie de voir après cette lecture, se concentre sur l’histoire d’amour entre la jeune fille et le beau, très beau Chinois (Tony Leung Ka Fai). Annaud avait envie de filmer des corps dans la moiteur asiatique et il ne s’en est pas privé. Son film est une grande réussite esthétique : les images sont magnifiques, les corps sculptés, cernés par la caméra qui nous restitue avec charme leur langueur. Tout est appel aux sens dans ce film : le bruit, les couleurs et la sensualité.

Le film est d’autant plus émouvant que Marguerite Duras a participé au scénario du film alors qu’elle était extrêmement malade et très vieille, forcément très éloignée de la magnifique jeune actrice (Jane March) qui lui prête ses traits.

Une fois passé l’étonnement d’entendre tous ces gens parler anglais, le spectateur est saisi par ces deux amants étranges, à la fois torrides et froids, proches dans leurs deux solitudes. Envouté également par la voix grave de Jeanne Moreau qui lit de longs passages du texte de Duras (en anglais...). 
Je vous colle un extrait qui traduit bien à mon avis cette ambiance. La qualité n’est pas extraordinaire mais on devine la beauté des images… et la chaleur des relations entre les protagonistes…

 

 

L'Amant sélectionné dans Cinéma et Courts métrages

L'amant

Marguerite Duras

Editions de Minuit, 1984

ISBN : 2-7073-0695-9 - 146 pages - 10 €

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Lundi 19 mai 2008

Dans un village au bout du monde, triste et gris, sombre et morne, les habitants n'ont pas vu d'animaux depuis des décennies. Ni mouche, ni poisson, ni oiseau : ils sont tous partis. Maya et Matti voudraient bien savoir pourquoi et, bravant l'interdit, s'enfoncent un jour dans la forêt profonde où ils vont certainement croiser Nehi, le démon des montagnes qui terrorise les nuits des honnêtes gens. Car « personne au village n'aurait pu apprendre aux enfants que la réalité n'est pas forcément visible, audible ou tangible, mais souvent indiscernable, impalpable, ne se dévoilant parfois fugitivement qu'à celui qui la cherche avec les yeux de l'esprit, est capable de l'entendre avec les oreilles de l'âme ou de la toucher avec les doigts de la pensée. » Maya et Matti vont donc découvrir eux-mêmes la raison de l'exil des animaux qui ont trouvé un paradis loin des pensées malsaines et du sarcasme. Car avant d'être sorcier, Nehi était un enfant juste un peu différent, bizarre, ne récoltant que mépris et rebuffades. Alors qu'il était prêt à tout pour qu'on le tolère, il n'obtint que le statut de « pitre pour amuser la galerie. » Réfugié avec les animaux loin des hommes, il a trouvé la paix.

 

Il existe quelque part un paradis réservé à quelques élus, un lieu privilégié où ont trouvé refuge rêves et rêveurs, enfants innocents et adultes différents. Dans ce conte qui peut aussi être une belle histoire pour enfants, Amos Oz écrit pour la tolérance et le rêve, pour le droit d'être différent et pour l'espoir.

Plus loin encore, on peut comprendre qu'il y a un endroit où tous les hommes quels qu'ils soient seront acceptés et trouveront leur place malgré leurs différences. Cet endroit accessible à tous n'est pourtant visible que par quelques uns, par les coeurs simples et purs et fermé à ceux qui ont contracté « la maladie du mépris et de la raillerie. » Il ne tient qu'à nous tous d'en parler « aux insulteurs, aux agresseurs, à ceux qui éprouvent un malin plaisir à faire souffrir autrui, [...] à tous ceux qui sont disposés à vous écouter » : « parlez et parlez encore sans vous décourager », préchez et alors peut-être la paix reviendra, symbolisée par l'alliance nouvelle entre les hommes et les animaux.

 

Merci à Benoît de faire voyager ce livre qui m'a permis de découvrir ce grand auteur israélien.

 

Ce livre est disponible chez Gallimard en collection jeunesse avec des illustrations de l'Allemand Georg Hallensleben.

Soudain dans la forêt profonde
Amos Oz traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen
Gallimard (5Folio n°4701), 2008
ISBN : 978-2-07-035562-4 - 125 pages - 4,20 €

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Lundi 12 mai 2008

Prétextat Tach, « gros eunuque adipeux » et prix Nobel de littérature n’a plus que deux mois à vivre. Il autorise enfin les journalistes à l’interviewer et le jeu de massacre commence. Les uns après les autres, ces messieurs tombent sous l’éloquence de ce gros lard qui pour être « merveilleusement abject » n’en est pas moins un maître du verbe. On se réjouit vraiment de voir ces intellectuels prétentieux et sûrs de leur bon goût et bon droit tomber sous l’arrogance verbale de l’écrivain génial. Jusqu’à ce qu’entre en lice une proie de choix : Nina, trente ans, journaliste, qui pénètre dans l’antre de celui qui lui déclare : « Il y a un exercice qui me fait particulièrement jouir : humilier les femelles prétentieuses, les merdeuses dans votre genre. » Mais il est tombé sur plus fort que lui, ou au moins sur une personne bien renseignée qui va le forcer à dire ce qu’il a toujours tu et à revivre le seul instant de jouissance parfaite qu’il ait jamais connu : le meurtre de sa cousine. Quel grand amour pervers se dévoile alors ! Et quel plaisir de provocation !

 

C’est le premier roman d’Amélie Nothomb que je lis et franchement, je m’en félicite. Son écriture est un vrai bonheur de grammaire et de style et son humour un festival de réparties à l’ironie tranchante. C’est presque un tour de force que ce roman quasi entièrement dialogué qui est un long duel entre des journalistes et ce romancier méprisable et pourtant lucide, qui jette sur la société son regard de misanthrope et pourtant met le doigt là où ça fait mal. Et il y en a pour tout le monde : les journalistes, les femmes, les lecteurs. Malgré tout le dégoût qu’il inspire, Tach a des phrases fulgurantes sur la création, l’écriture, la lecture : « Je suis d’une telle naïveté. Je pensais que tout le monde lisait comme moi ; moi, je lis comme je mange : ça ne signifie pas seulement que j’en ai besoin, ça signifie surtout que ça entre dans mes composantes et que ça les modifie. On n’est pas le même selon qu’on a mangé du boudin ou du caviar ; on n’est pas le même non plus selon qu’on vient de lire du Kant (Dieu m’en préserve) ou du Queneau. Enfin, quand je dis ‘on’, je devrais dire ‘moi et quelques autres’, car la plupart des gens émergent de Proust ou de Simenon dans un état identique , sans avoir perdu une miette de ce qu’ils étaient et sans avoir acquis une miette supplémentaire. Ils ont lu, c’est tout. » Les mots glisseraient-ils sur nous comme la pluie sur un imperméable ? Terrible constat par celle qui est devenue depuis l’enfant terrible des lettres francophones, l’extravagante, l’originale, parfois aussi méprisable que son Prétextat Tach. La provocation devient ici un art de vivre, mais surtout un art de penser, d’amener, par l’indignation à réfléchir sur ses propres pratiques de lecture, d’écriture ou tout simplement sur ses petits compromis avec la vie.

Je crois que je n’en ai pas fini avec Amélie Nothomb.

Ce roman a inspiré un film éponyme de François Ruggieri sorti en France et en toute discrétion en 1999, avec Jean Yanne et Barbara Shultz.

Essel aussi a aimé ce livre


Hygiène de l’assassin

Amélie Nothomb
Albin Michel, 1993
ISBN : 2-226-05964-4 – 199 pages – 89 F

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Vendredi 9 mai 2008

Un gros clébard s’invite un jour dans la vie de Henry Molise, écrivain californien jadis à succès. Il trouve sans problème sa place dans la villa mais devient rapidement la pierre d’achoppement de l’intégrité familiale. Brave bête pourtant ce Stupide, et qui n’a qu’un défaut : il saute (sur) tout ce qui bouge.

 

Henry, cinquante-cinq ans, n’en est pourtant pas à son premier chien, mais celui-ci acquiert une signification spéciale, une portée symbolique : « Stupide était la victoire, les livres que je n’avais pas écrits, les endroits que je n’avais pas vus, la Maserati que je n’avais jamais eue, les femmes qui me faisaient envie, Danielle Darrieux, Gina Lollobrigida, Nadia Grey. » Il a pourtant quatre enfants, largement adultes, pas tout à fait indépendants, dont il se dit lassé depuis qu’ils ont poussé leurs premiers vagissements : « L’aîné rejette la race blanche et va épouser une négresse. Le cadet profite de son sursis pour se lancer dans une vague carrière d’acteur. Le troisième est trop jeune pour participer à la désintégration familiale. La fille est amoureuse d’un clochard des plages. » Persuadé que ses enfants le méprisent, il attend avec impatience leurs départs successifs. Pourtant, une fois tous partis, le voilà seul avec sa femme, et son chien Stupide. Ah non ! Stupide a disparu pour aller fricoter avec une truie nommée Emma !

Le regard porté par John Fante sur cet écrivain qui lui ressemble tant est drôle mais aussi très nostalgique. Nostalgique du pays originel, l’Italie et des ancêtres qu’il fantasme : « Où étaient passées l’âpreté paysanne de mon père et l’innocence de ma mère, les yeux bruns et chauds de l’Italie ? Où étaient passées la dévotion et l’obéissance typiquement italiennes envers le père, l’amour clanique du foyer et de la famille ? » Nostalgique de la jeunesse qui a fichu le camp et s’incarne désormais dans des sales gosses qui fument de l’herbe et s’envoient en l’air avec des noirs. Les relations avec ses enfants tiennent une part importante dans ce roman et me semblent parfois un peu caricaturales tant cette progéniture est infecte : vulgaires, peu sympathiques, les enfants s’accrochent à leurs parents pour des raisons uniquement financières. Peu de communication, encore moins d’amour : c’est pas beau à voir les gosses de riches. Alors même s’il n’est pas extrêmement sympathique, c’est au narrateur qu’on s’attache parce qu’on le plaint et qu’il sait garder le sens de l’humour à défaut de la tête froide. Ce père qui voit partir ses enfants a quelque chose de touchant et de très juste, à cause de sa mauvaise foi peut-être.


Mon chien Stupide

 

John Fante traduit de l’anglais (américain) par Brice Matthieussent
10/18, 2002
ISBN : 978-2-264034502 – 185 pages – 6 €


West of Rome, parution aux Etats-Unis : 1985

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Mercredi 7 mai 2008

Londres, juillet 1856. William Monk se réveille : il ne sait plus qui il est. À son chevet : l’inspecteur Runcorn. Il lui apprend qu’il est son supérieur et qu’il est resté inconscient plus de trois semaines mais doit reprendre le travail, en particulier l’enquête sur laquelle il travaillait avant son accident de cab. Le major Joscelin Grey a été assassiné chez lui à coups de canne sur la tête, une mort très violente qui dénote l’acharnement et la haine alors qu'il semblerait que le major ait fait rentrer chez lui son assassin.

Le major était le troisième fils d’une haute famille de l'aristocratie britannique. Son frère a reçu le titre de Lord Shelburne et s’est marié avec la jeune fille que lui-même courtisait. Son deuxième frère gère le domaine. On apprend que le major a fait la guerre de Crimée où il a été blessé : il ne pouvait plus être soldat et ne voulait pas entrer dans l’Eglise. Il était adoré par sa mère, et doté de beaucoup de charme, il faisait rire tout le monde et tout le monde l’aimait, ou presque. Mais quelques questions essentielles s'imposent bientôt à Monk et en particulier, comment le major gagnait-il l’argent qu’il dépensait ?

En Crimée, il a rencontré Hester Latterly, jeune femme de caractère qui s’est engagée comme infirmière car elle n’était pas un bon parti. Elle est rentrée à Londres car son père s’est suicidé et que sa mère est morte de chagrin peu après. Le malheureux a mis fin à ses jours car, entraîné avec certains de ses amis dans des placements financiers qui se sont révélés désastreux, il a été ruiné. Hester est la belle-sœur d’Imogen Latterly que William Monk rencontre un jour dans une église et qui lui demande si l’enquête a avancé. Il ne se rappelle de rien mais le visage d’Imogen le trouble.

L'amnésique inspecteur va faire le rapprochement entre ces deux familles : le charmant major trempait en fait dans des affaires louches, perdait beaucoup d’argent et son deuxième frère Ménard épongeait les dettes pour éviter le scandale.

Mais n'en disons pas plus, si ce n'est que Monk se rend compte peu à peu qu'il avait déjà compris bien des choses avant son accident et qu'il connaissait le mort chez lequel il avait accès. Le trouble s'installe alors... Qui es-tu inspecteur Monk ? Un assassin ?

L'un des intérêts de ce roman qui ouvre la série d'enquêtes menées par cet inspecteur est la découverte que le héros fait de lui-même, de celui qu'il a été : Monk découvre peu à peu que ses collègues ne l’aimaient pas, qu’il était un homme arrogant, ambitieux, qui a tout sacrifié à son travail, même les autres (pas de femme, pas d’amis).

Autres aspects qui ont retenu mon attention : la place des femmes de la haute aristocratie anglaise : soumission, silence, faire-valoir. Elles n’ont aucun choix. Hester apparaît comme une femme libre, et donc impossible à marier. Et enfin la guerre de Crimée (1854-1855), vraiment méconnue aujourd'hui avec des noms qui pourtant sont familiers (les batailles de Balaklava et de Sébastopol, la charge de la brigade légère) et l'incompétence des officiers qui envoient les soldats à la boucherie.

Les contextes historique et social ont vraiment une place très importante dans ce roman, ce qui contribue à sa réussite.

C'est le premier roman d'Anne Perry que je lis, et vraiment pas le dernier.

 

Lilly aussi a beaucoup aimé ce livre

 

Un étranger dans le miroir
Anne Perry traduite de l'anglais par Roxane Azimi
10/18 (Grands détectives), 2001
ISBN : 2- 264-03304-5 - 416 pages – 7,80 €


The Face of a Stranger
, parution en Grande-Bretagne : 1990

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Lundi 28 avril 2008

 

« J’ai toujours évité le monde des vivants » déclare Koulechov qui, comme il se doit, est devenu croque-mort. Les morts lui ont « permis de trouver une place dans la société, et une vraie sérénité ». Pourtant, au moment de procéder à sa quatre mille deux cent vingt-quatrième inhumation, cette belle détermination se met à battre de l’aile. En effet, la veuve le menace d’une arme alors qu’il accompagne le défunt vers sa dernière demeure. Mais est-ce bien sa veuve ?

 

C’est un chapitre bien compliqué qu’entame Koulechov, lui pour qui « chaque client est un livre » au point qu’il s’emploie à écrire la vie de chacun d’eux dans les registres afférents. Il faut dire qu’Émile Lécuyer a eu une vie amoureuse assez originale : « Émile Lécuyer aimait deux femmes, et ce bien avant son mariage. Il en a épousé une, la seule qui était majeure à l’époque, et a vécu longtemps avec elle. Jusqu’au jour où ce fut le tour de l’autre. Il n’a pas divorcé parce qu’il aimait toujours sa femme. » Alors quoi : faut-il enterrer Émile à Locmariaquer comme le souhaite son épouse officielle ou bien à Guéméné-Penfao comme l’exige, arme à la main, celle qui fut la compagne de ses dernières années ?

Voilà qui donne à réfléchir à ce croque-mort sans histoires… ou presque. Parce que des histoires, l’imagination fertile de Koulechov en produit des kilomètres pour ses défunts ; de là à romancer sa propre vie pour nous concocter « une histoire aux petits oignons »…

Et c’est donc avec beaucoup, beaucoup d’humour que ce croque-mort modèle nous conte l’aventure de sa quatre mille deux cent vingt-quatrième inhumation qui va remettre en cause toutes ses années au service des morts et qui débute ainsi :

« - Bonjour, vous faites bien des enterrements ?

Je ne faisais que des enterrements.

- Vous serait-il possible d’enterrer mon mari ?

- Il est mort ?

Il arrivait que cette question surprît. Je la posais systématiquement, par professionnalisme. Ce n’était pas pour me prémunir d’enterrer des vivants qui auraient pu se retourner ou dans leur tombe ou contre moi, car vous seriez étonnés de constater combien les gens ne recourent aux pompes funèbres qu’à bon escient, toujours pour des raisons valables. Contrairement aux avocats, on ne prend pas un croque-mort pour un oui ou pour un non. Notre métier est encore épargné par le mercantilisme et les pratiques douteuses, et il n’est pour ainsi dire jamais fait appel à nous à des fins lugubres. Je touche du bois : je ne crois jamais avoir enterré quelqu’un à son corps défendant. »

C’est très drôle, et indispensable pour passer un bon moment d’humour noir. Pourtant, la blogosphère est très partagée sur ce titre, premier roman de l'auteur. Pitou et le bibliomane ont aimé ; Katell, Moustafette et Valdebaz beaucoup moins. 
 

Pissenlits et petits oignons
Thomas Paris
Buchet Chastel, 2005
ISBN : 2-283-02157-X – 166 pages – 10 €

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Jeudi 24 avril 2008

Voici un personnage détestable que l’on aime dès la première rencontre. Adolescente, Angel méprisait déjà le monde, enfermée dans son orgueil et sa suffisance. L’épicerie familiale n’étant pas assez bien pour elle, elle s’invente une vie de rêve dont elle abreuve ses rares amies. Elle ne lit pas, non évidement, « elle n’avait jamais beaucoup aimé les livres car ils ne parlaient pas d’elle. » Puis elle se met à écrire des histoires qui font rire les critiques et se pâmer les midinettes edwardiennes. Son thème favori : « un destin tragique pour des êtres beaux et fiers. » Des aristocrates de pacotille, riches à en mourir, sans rapport aucun avec la réalité, peuplent ses fictions ampoulées, ses romans au kilomètre, qu’on imagine tous les mêmes. Mais ses livres se vendent très bien, sans gloire ni louanges : elle devient riche, bien que toujours aussi seule. Deux guerres successives, qu’elle traversera de loin, auront raison de sa fortune.

 

Alors pourquoi l’aime-t-on cette femme à la « vanité incommensurable et à l’amour propre démesuré » ? Parce que c’est une femme seule et entière. Une femme si sûre d’elle, de sa grandeur qu’elle paie ses créanciers avec ses livres dédicacés qu’ils lui renvoient immédiatement, mais elle a déjà effacé la note. Elle s’est inventée une vie qui n’a rien à voir avec la réalité car « l’expérience n’est qu’un pis aller aux libres jeux de l’imagination. » Je la trouve magnifique cette Angel parce qu’elle vit son rêve jusqu’au bout, parce qu’elle ne se laisse pas ébranler. C’est vrai qu’elle est un monstre d’égoïsme, qu’elle ne sait ni compatir ni s’attendrir, mais elle est entière et digne. Pas de compromis, pas de bassesses : elle est fidèle à elle-même. Contre la déprimante réalité du quotidien, elle a trouvé refuge dans l’imagination et dès lors, la réalité sera toujours plus décevante que la fiction. Car Angel n’est pas à sa place dans la société britannique du début du XXème siècle, elle aurait voulu vivre ailleurs, en un autre temps. Si la vie déçoit, pourquoi ne pas s’en tisser une autre de mots et de rêves. Ce choix la condamne à une solitude irréversible mais assumée.

Et puis Angel bouscule les codes et les modes : elle est extravagante, désobéissante, elle ne fait pas ce que l’on attend d’elle. Loin d’être une héroïne compassée, c’est une femme forte et énergique.

Alors même si Angel écrivait les livres à l’eau de rose que je ne lirai jamais, son destin, inspiré de « la plus célèbre Anglaise de son époque après son admiratrice, la reine Victoria », la romancière Marie Corelli, son destin est passionnant.

Il a inspiré le cinéaste français François Ozon pour son film Angel sorti en 2007, avec Romola Garai, Sam Neill, Charlotte Rampling, Lucy Russell


 
Lilly a aimé ce livre, ainsi que Dominique


Angel
Elizabeth Taylor (1912 - 1975) traduite de l’anglais par Tina Jolas
Payot & Rivages, 2007
ISBN : 978-2-7436-1656-4 – 365 pages – 9.50 € 

Angel, parution en Grande-Bretagne : 1957

par Yspaddaden publié dans : A lire
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