Dimanche 20 avril 2008

Jette, Merle et Caro, trois jeunes filles indépendantes, partagent le même appartement. Très amies malgré leurs différences, elles se confient leurs secrets, en particulier en matière de garçons. Alors quand Caro rencontre un homme bien plus âgé qu’elle qui ne veut pas lui parler de lui, même pas lui dire son prénom, elles trouvent ça franchement bizarre. Quand Caro est retrouvée assassinée, Jette, la fille d’une célèbre écrivain de polars décide de venger son amie et de trouver ce mystérieux séducteur. Elle ne sait pas que lui aussi a décidé de la séduire pour retrouver en elle un peu de Caro, qu’il a aimée. Mais aimée à sa manière car ce Gorg, ou George ou Gorge selon comment il se fait appeler, est une personne malade, un employé saisonnier qui travaille à la récolte des fraises et qui n’en est pas à son premier meurtre. Il est le tueur au collier que le commissaire Bert Melzig traque depuis des semaines, sans succès ni pistes.

 

L’intérêt de ce roman policier pour grands adolescents ne réside pas dans l’élucidation du « who dunnit », puisque le lecteur sait rapidement qui est le meurtrier en série, mais dans la mise en place des personnages et leurs interactions. Tour à tour, la focalisation se tourne vers Jette, sa mère, Georg, le commissaire… l’auteur s’applique à nous immiscer dans leurs pensées, ce qui ne manque ni d’originalité ni de tact quand il s’agit du meurtrier. On voit la folie se dessiner sous ses mots, mais on comprend également en filigrane comment il en est arrivé là (enfant battu, parents absents…). Son cerveau malade a soif d’amour pur et ne conçoit les femmes que belles et chastes ; toute provocation sexuelle déclenche sa folie meurtrière. Alors quand la tendre et amoureuse Jette de pare pour lui, le lecteur tremble…

Ce polar est vraiment bien réussi : l’ambiance se tend progressivement, l’étau se resserre autour de Jette et le lecteur a envie de savoir comment elle va s’en sortir. Tous les personnages ont une histoire et une cohérence propres qui les rendent crédibles, pas toujours prévisibles. Les relations entre Jette et sa mère sont très réalistes et il est intéressant, dans un roman pour ados, que l’auteur s’attache également à la vie de la mère en dehors de celle de sa fille. Les angoisses des personnages deviennent les nôtres et on a hâte de savoir comment tout ça va finir.

Comme on le voit encore une fois, la collection Black Moon, à qui on doit entre autres la série de Stephenie Meyer,  sait soigner ses couvertures.

Un polar pas gnan gnan, qui utilise les codes des grands pour plaire aux ados : tout pour plaire. Et réjouissons-nous, ce volume est le premier des aventures de Jette qui a connu un succès considérable en Allemagne.

 

Le cueilleur de fraises

Monika Feth traduite de l’allemand par Sabine Wyckaert-Fetick

Hachette Jeunesse (Black Moon), 2008

ISBN : 978-2-01-201328-5 – 416 pages – 17 €

 

Der Erdbeerpfücker, parution en Allemagne : 2003

par Yspaddaden publié dans : Jeunesse
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Vendredi 18 avril 2008

Pour me déclarer inconditionnelle de Theodore Roszak, il me faudrait avoir lu tous ses livres. Or, je n’en ai lu que deux, mais quels livres ! Je conseille à tous les amateurs de cinéma américain et de construction machiavélique La conjuration des ténèbres, un pavé qui fera partie des Incontournables de ce blog quand je l’aurai relu, ainsi que Les mémoires d’Elizabeth Frankenstein, excellent également, écrit dans les blancs de la fiction, sur le destin d’une femme tiraillée entre Lumières et forces ancestrales. Depuis, chaque parution d’un livre de Roszak est comme une fête, l’assurance que je vais passer d’excellentes heures de lecture.

Peut-être vous doutez-vous, après toutes ces précautions, que je n’ai pas passé d’excellentes heures de lecture avec L’enfant de cristal. Le docteur Julia Stein est gérontologue. Depuis que sa mère est atteinte de la maladie d’Alzheimer, elle lutte pour donner aux personnes très âgées quelques jours, quelques semaines de vie supplémentaires. On lui confie un jour un cas désespéré : Aaron Lacey, neuf ans, atteint de progéria, une maladie génétique rare qui provoque un vieillissement accéléré des individus. L’espoir de survie d’Aaron se compte en semaines, à peine quelques mois, mais Julia s’obstine en décidant de stimuler l’enfant intellectuellement. Il finit par tomber dans un coma qui semble irréversible.  Quand il en sort, il n’est plus le même : un processus de rajeunissement s’est enclenché et il va devenir d’une beauté incomparable. Dès lors supérieurement intelligent, il va cependant rester enfermé dans son corps d’enfant. Julia sera la première à comprendre qu’Aaron est devenu un être hors du commun. Se faisant, elle va succomber aux charmes de l’enfant qui n’en est plus un, être surprise par son propre fils et condamnée pour pédophilie. Aaron quant à lui va trouver refuge au fin fond du Mexique chez Peter DeLeon, charlatan de l’éternelle jeunesse. C’est là, loin de tous, que sa métamorphose physique va se poursuivre.

Malgré tout le talent de Theodore Roszak, je n’ai jamais pu me défaire de l’esprit qu’Aaron est un gosse ; intelligent, beau, puis inquiétant, mais un gosse. Il incarne finalement une forme de surhomme, à la façon de Theodore Sturgeon, auteur de science-fiction américain (en particulier Les plus qu’humains). Mais là où Sturgeon excellait à crédibiliser ses personnages, Roszak n’est pas parvenu à me faire croire en Aaron. Roszak s’interroge en fait sur le vieillissement : « Et si l’âge adulte n’était pas le stade ultime de la vie ? Comment considérerions-nous quelqu’un qui est allé au-delà de l’âge adulte pour accéder à un autre stade ? » Comme un monstre, objet de foire, ou comme un saint… « J’ai trouvé un endroit de l’autre côté de la vieillesse », déclare Aaron. Mais le lecteur ne peut pas s’identifier à cet être surnaturel, qui par ailleurs dédaigne le monde et ne manifeste aucun sentiment à l’égard de ceux qui cherchent à l’aider.
Roszak dénonce également les dérives de la science et la mode du jeunisme à travers DeLeon qui déclare 
: « La quête de la longévité laisse la morale derrière elle. Par nécessité. » Julia a elle aussi abandonné son code moral et l’a payé de la prison, mais dans quel but finalement ? Elle n’a pas soulagé l’humanité, a été rejetée par ses confrères, sa famille. Un parcours difficile pour une quête qui lui échappe et ne lui ressemble pas. Un échec.
Et moi je suis déçue d’être passée à côté de ce roman…

L'enfant de cristal
Theodore Roszak traduit de l'anglais par Edith Ochs
Le Cherche Midi, 2008
ISBN : 978-2-7491-1046-2 - 527 pages - 22 €

The Crystal Child, parution aux Etats Unis : 2007

par Yspaddaden publié dans : A discuter
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Mercredi 16 avril 2008

Après tous ces éloges, qu’ajouter ? Rien si ce n’est que je me joins volontiers au concert avec deux trois réserves, histoire de chipoter et quelques infos.

Mikael Blomkvist, journaliste économique qui sait encore ce que signifie la déontologie est contacté par le très vieux Henrik Vanger pour enquêter sur la disparition de sa petite-nièce Harriet trente-sept ans auparavant. Elle a disparu du jour au lendemain et depuis toutes ces années, il est persuadé qu’elle a été assassinée. Il faut dire que la famille Vanger est un clan à l’intérieur duquel les dissensions ne manquent pas. Mais Mikael Blomkvist vient d’être condamné pour diffamation lors d’un procès qui ne lui simplifie pas la vie au sein de son journal, Millénium. Pour enquêter sur la disparition d’Harriet Vanger, il décide de s’installer dans le nord de la Suède, au cœur de la famille Vanger. Il sera amené à travailler avec la jeune Lisbeth Salanger enquêteuse hors pair légèrement décalée et asociale. Portrait physique : « une fille pâle, d’une maigreur anorexique, avec des cheveux coupés archicourt et des piercings dans le nez et les sourcils […]. Un tatouage d’une guêpe de deux centimètres sur le cou et un cordon tatoué autour du biceps gauche […]. Elle avait toujours l’air d’émerger d’une semaine de bringue en compagnie d’une bande de hard-rockers. » Et aussi violente, rancunière et vulgaire. Une héroïne originale, hackeuse sans scrupules, qui plaît instantanément.
Lisbeth et Mikael vont devoir faire équipe (pas avant la page 300) pour résoudre cette histoire hyper glauque où se mêlent haines familiales, tueurs en série et scandales financiers.

Comme la plupart, j’ai été happée (après un début un peu laborieux) par cette histoire qui nous fait découvrir petit à petit l’ampleur des crimes commis. La densité des héros, la tension dramatique, les intrigues imbriquées : rien à dire, c’est formidable. Mais bon, Larsson ne réinvente pas l’eau chaude : c’est un très bon polar sans qu’il soit révolutionnaire ; après tout ce tapage, je m’attendais à quelque chose d’encore plus bluffant.  Á mon avis, l’intérêt tient moins dans l’intrigue policière, cependant très réussie, que dans le traitement des personnages, leurs interactions, leur passé.

Là où par contre j’ai vraiment envie de chipoter, c’est que j’aurais bien pris quelques notes de bas de page pour, par exemple, m’expliquer en trois lignes ce que fut la guerre de Finlande, importante dans le passé d’un personnage. Ou pour me permettre du premier coup de comprendre ce qui se cache derrière le surnom de « Super Blomkvist » dont Mikael est affublé à ses dépends. Ça n’aurait pas été le bout du monde d’écrire en note qu’il s’agit d’un héros d’Astrid Lindgren, Métailié fait ça très bien pour les romans de l’Islandais Indridason. D’autres précisions auraient été les bienvenues sur l’histoire et la culture suédoises : pas de remerciements à l’éditeur, ça n’est pas du bon boulot.

Info parallèle tirée de Lire n°364, avril 2008 : « Destinée au cinéma et à la télévision, l’adaptation suédoise du premier volet de la trilogie de Stieg Larsson est tournée par Niels Arden Oplev […]. En tête d’affiche, les grands noms du cinéma suédois : Michael Nyqvist jouera le journaliste, Noomi Rapace, la pirate informatique, et Lena Endre, Erika Berger. » Ça devrait donner quelque chose de bien.

Autre info, tirée cette fois du magazine Livres Hebdo (pour les professionnels du livre) n°723, 29 février 2008 qui publie la seule interview réalisée de Stieg Larsson qui mourut fin 2004 quelques jours après avoir remis le troisième volume de Millénium à son éditeur, sans avoir vu le premier imprimé. Évidemment, je ne peux pas la reproduire, mais votre libraire ou votre bibliothécaire l’ont certainement, ça vaut le coup de leur faire un gentil sourire et de leur demander un prêt exceptionnel ou des photocopies… En tout cas, sachez que Lisbeth Salander est le portrait de Fifi Brindacier à vingt-cinq ans selon Larsson et que la compagne de l’écrivain assure qu’il n’y aura pas de quatrième tome alors que le manuscrit était pratiquement terminé à la mort de Larsson. Mais moi je m’en fiche : il me reste deux tomes à lire…

Beaucoup de blogs ont déjà chroniqué ce livre : Gachucha, Cuné, Gawou, Fashion, Tamara,  Amanda, Valdebaz, Dominique, Florinette et bien d'autres... 

Millénium – 1 : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes
Stieg Larsson traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain
Actes Sud, 2006
ISBN : 978-2-7427-6157-8 – 574 pages – 22,80 €

Män som hatar kvinnor, parution en Suède : 2005

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Lundi 14 avril 2008

Ayant bien apprécié Délire d’amour et Expiation de Ian McEwan, j’ai décidé de « remonter » son œuvre. Le jardin de ciment que j’ai commenté il y a peu pour ce blog, m’avait déjà laissé une drôle d’impression. Qui se confirme avec ce Bonheur de rencontre, titre ô combien ironique.

Ma première impression a été l’ennui. Mary et Colin n’en finissent pas de se perdre dans Venise (jamais nommée d’ailleurs, pourquoi ?) où ils passent trois semaines de vacances désenchantées. Ils se connaissent trop, le couple s’ennuie et moi aussi. « Cela avait cessé d’être une grande passion. Ses plaisirs résidaient dans une amitié dépourvue d’urgence, dans la familiarité de ses rites et de ses processus, dans la sûreté et la précision avec lesquelles les membres et les corps s’adaptaient les uns aux autres, confortablement, comme un moulage retournant au moule » : la routine. Ils ne font rien de leurs journées, c’est tout juste s’ils apprécient la ville (« On se croirait en prison ici »). Jusqu’au soir où ils se perdent au point de ne plus pouvoir rentrer. Ils rencontrent alors Robert qui les entraîne dans un bar dont il est propriétaire et leur inflige le récit de son enfance et de la façon dont il a rencontré sa femme, Caroline. Rien de bien passionnant. Il finit par les inviter chez lui pour la nuit. Ils rencontrent alors Caroline, femme étrange qui semble beaucoup souffrir en se déplaçant et s’intéresser aux relations entre Mary et Colin.
Après une soirée tout sauf décontractée, Mary et Colin s’en retournent à leur hôtel et, surprise, éprouvent un regain d’attirance l’un envers l’autre. « Cette idée les émoustilla. Sans perdre de temps à s’essuyer ni même à fermer le robinet, ils coururent jusqu’au lit pour l’examiner en détail. Ils se prirent à chuchoter à l’oreille l’un de l’autre en faisant l’amour, des histoires surgies de nulle part, jaillies de l’obscurité, qui suscitaient des gémissements et de petits rires d’abandon absolu, et dont l’auditeur subjugué, sous le charme, consentait à une vie entière de sujétion et d’humiliation. Mary murmura son intention d’acheter les services d’un chirurgien pour faire amputer Colin des bras et des jambes. Elle le garderait dans une pièce de son appartement et l’utiliserait uniquement comme objet sexuel, le prêtant parfois à des amies. » Je vous laisse découvrir ce qui vient à l’esprit de Colin en matière d’invention, c’est encore pire. Le plus étrange de tout cela c’est que le lecteur ne comprend pas pourquoi ce couple plutôt banal bascule soudain dans des fantasmes aussi trash. C’est après que tout se met en place, quand ils retournent chez Robert et Caroline malgré leur étrange comportement (Robert n’a cessé de prendre Colin en photo depuis son arrivée à Venise et donc bien avant leur rencontre).
Je ne dévoilerai pas la fin qui nous plonge dans le macabre et la folie. Malheureusement, l’incroyable perversité du couple Robert-Caroline arrive bien trop tard. Les soixante dernières pages sont à ce sujet captivantes, mais il y en a eu cent cinquante avant qui n’en finissaient pas.  Bien sûr, McEwan travaille l’ambiance et excelle à créer une atmosphère d’ennui, de sexe et d’étouffement. Mais à mon avis, le jeu pervers intervient trop tard pour sauver complètement le livre.

Expérience encore une fois peu concluante sur les premiers écrits de McEwan : je crois que je vais finalement m’en tenir à ses romans les plus récents.

Ce livre a donné lieu à une adaptation cinématographique en 1991 : Etrange séduction de Paul Schrader avec Christopher Walken, Rupert Everett, Natasha Richardson et Helen Mirren.

Un bonheur de rencontre
Ian McEan traduit de l’anglais par Jean-Pierre Carasso
Gallimard (Folio n°3878), 2003
ISBN : 2-07-042161-9 – 216 pages – 4,80 € 

The Comfort of Strangers, parution en Grande-Bretagne : 1981

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Samedi 12 avril 2008

Neverwhere est connu en France comme un livre de Neil Gaiman, un des modèles de la fantasy urbaine. Mais en Grande-Bretagne, c’est avant tout une série télé diffusée en 1996 en six épisodes ne formant qu’une seule histoire.

 

The plot : Richard Mayhew, jeune homme sympathique mené par le bout du nez par sa pétasse de fiancée, trouve sur le pavé de Londres une jeune femme grièvement blessée. Malgré les vociférations de sa tendre Jessica, il la ramène chez elle et la soigne. Deux types vraiment louches, Mr. Croup et Mr. Vandemar sonnent bientôt à sa porte, prétendant chercher leur sœur. La jeune blessée disparaît mystérieusement pendant que les deux sales types fouillent l’appartement de Richard. Quand elle reparaît, c’est pour lui demander d’aller chercher l’aide du Marquis de Carabas. Dubitatif, Richard suit les instructions de la jeune femme nommée Porte et se rend dans une rue de Londres qui n’existe pas. Il y trouve bien le Marquis qu’il ramène chez lui. Porte et le Marquis s’en vont, bien le bonsoir Richard…

Mais voilà que le lendemain, Richard est devenu comme invisible : les taxis ne s’arrêtent plus pour lui, ses collègues ne le reconnaissent pas et son bureau a été déménagé… Il tente donc de retrouver Porte et le voilà dans les sous-sols de Londres où là, miracle, tout le monde semble le voir. Sur ordre de Lord Parle-aux-Rats, il est conduit au marché flottant, « le bazar du bizarre », qui se tient cette nuit-là dans le grand magasin Harrod’s. Porte y cherche un garde du corps capable de l’aider dans sa quête : elle veut savoir qui a commandité l’assassinat de toute sa famille massacrée par les charmants Croup et Vandemar.

C’est dès lors dans le Londres d’En Bas que va évoluer Richard sur les traces de personnages tous plus surprenants les uns que les autres. Qu’est-ce que ce Londres-là ? s’interroge Richard : « Il existe deux Londres. Il y a le Londres d’En Haut – c’est là que vous viviez – et il y a le Londres d’En Bas – le Sous Sol – qu’habitent ceux qui sont tombés dans les interstices de ce monde. » C’est surtout un lieu dangereux et mal famé, peuplé de créatures parfois très, très antipathiques…


Neil Gaiman a fait de Londres un des principaux acteurs de sa série et donc de son roman qui fut écrit ensuite et fait figure de novélisation. Des lieux comme Knightbridge (rue de Londres) ou Earl Court (place dans le quartier de Kensington) deviennent plus que réels puisque des chevaliers protègent le pont qui mène au marché flottant et que la Cour du Comte se trouve dans le compartiment d’un wagon de métro. L’ange Islington (The Angel, Islington) s’incarne lui aussi, tout comme les moines noirs (Blackfriars, centre de Londres) et Hammersmith : l’imaginaire de Gaiman crée une nouvelle mythologie à cette ville qui l’inspire tant.

On rit déjà beaucoup en lisant le livre, mais la magie réelle de ce Londres d’En Bas se révèle pleinement dans la série.


Une lumière aussi somptueuse qu’inquiétante, musique de Brian Eno, des acteurs épatants. Ma préférence va à Croup et Vandemar, ces deux tueurs absolument sans pitié, sadiques et cruels dont un mange rats et pigeons vivants et l’autre des statuettes de la dynastie T’ang, douze cents ans d’âge : ils sont vraiment très drôles en fait. J’aime aussi beaucoup Paterson Joseph qui incarne un marquis de

Carabas au charme black très convaincant. Gary Bakewell (Richard Mayhew) est un peu fade mais les Anglais l’aiment bien, il a joué le rôle de Paul Mac Cartney dans une autre série.

 

Les personnages secondaires sont toujours très réussis, inquiétants, étranges et souvent loufoques. Le métro londonien devient un théâtre du bizarre qui suinte la peur, la pauvreté, le meurtre. On suit l’intrigue bien sûr, mais surtout on s’immerge dans ce lieu revisité, réinventé sur un mode fantasmatique et sombre.

Le roman est déjà une réussite en lui-même ; le DVD est un plus réjouissant. Je me le suis procuré sur le site Play.com (merci Clarabel pour le tuyau !) : on paie en euros, sans frais de port, mais il n’existe que la version originale avec sous-titres en anglais.

Sur le roman, l'avis de Gachucha, Sylvie, Yueyin

Neverwhere
Neil Gaiman traduit de l'anglais par Patrick Marcel
J'ai Lu, avril 2001
ISBN : 2-290-30334-8 - 350 pages - 7 €

Neverwhere, parution en Grande-Bretagne : 1996

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Jeudi 10 avril 2008

Autant le dire tout de suite : je ne suis pas bon public. Depuis que Raymond Devos est mort, il n’y a plus de comique pour me faire rire, la bande-annonce du dernier Astérix me ferait plutôt pleurer (Alain Delon a-t-il à ce point besoin d’argent ?), et les Ch’tis, je n’ai même pas essayé, ça n’est pas la peine.

 

Je peux donc affirmer sans l’ombre d’un doute que ça faisait une éternité que je n’avais pas tant ri au cinéma. Il faut dire que la bande-annonce m’avait déjà mis la puce à l’oreille, ainsi que le premier volume de l’autobiographie du réalisateur, qui est aussi écrivain à ses heures. L’affiche par contre me laisse sceptique vu qu’il n’y a pas le moindre bébé ni l’ombre d’un sein dans ce film…


Benchetrit bouscule nos habitudes cinématographiques. D’abord avec un noir et blanc superbe qui nous met tout de suite dans l’ambiance d’hier (voire avant-hier), quand la couleur était surtout américaine. Ça commence par un type (Edouard Baer) qui sort d’une bagnole minable avec un collant sur la tête. Un vrai collant (les deux jambes se baladent et lui font deux oreilles) bien opaque. Tellement opaque que le malheureux ne voit pas l’unique poteau du parking qu’il traverse et se le prend en pleine poire, comme dans les films muets d’avant-avant-hier. Et là bien sûr, je commence à rigoler (après trois minutes de film), d’autant plus que le type, furax, enlève son collant, le balance dans sa bagnole, ferme la porte avec les clés à l’intérieur, et va quand même braquer la cafétéria qui se trouve là. Le problème c’est qu’il n’a pas de flingue, alors il met la main dans sa poche et fait comme si… Autre problème : la serveuse (Anna Mouglalis, yeux noirs, voix grave : elle est belle) n’a pas peur et fait semblant de ne pas le voir. C’est qu’elle, on le saura plus tard, a un flingue, celui du type d’ailleurs, mais ce serait trop long à expliquer.


C’est, rapidement, le début du premier sketch (« Drew Barrymore fait penser à un hamburger ») de ce film épatant qui en compte quatre plus un épilogue. Les quatre histoires finissent par se rejoindre. La seconde est à mon avis la meilleure : deux types (Bouli Lanners et Serge Larivière), aussi violents et organisés que Laurel et Hardy, enlèvent une gosse de riches (Selma El Mouissi) pour demander une rançon à son père. Problème : l’adolescente en question est suicidaire et ils vont devoir veiller sur elle. Ils se disputent comme un vieux couple à propos de boîtes de corn flakes et de jeux de cartes, ont faux sur toute la ligne côté kidnapping, mais trouvent les mots justes avec la jeune fille. Ils sont drôles et attendrissants ces deux acteurs belges inconnus qui se baladent avec un zèbre en peluche sur le parking de la cafétéria de tout à l’heure.


Bashung et Arno qui sont à l’inverse beaucoup plus connus, sont les héros du troisième sketch, le moins réussi à mon avis, même si tous deux sont superbement filmés.


Les papys flingueurs (Jean Rochefort, Laurent Terzieff, Jean-Pierre Kalfon, Venantino Venantini et Roger Dumas), c’est pour le dernier opus, très drôle qui fait revivre à lui tout seul un pan entier du cinéma français. Ces septuagénaires repris par l’envie de braquer sont épatants, émouvants aussi. Les dialogues sont parfois à la hauteur d’un Audiard, surtout chez Jean Rochefort, formidable en accro de la chlorophylle : « J’suis obligé d’aller au Castorama au rayon jardinage pour avoir un peu de verdure ! » Et la gueule des papis, obligés de mettre une paire de lunettes (voire deux !) pour lire le menu, c’est vraiment très bien filmé. Benchetrit les aime ses acteurs, et ça se sent.


Les beaux rêves de tous ces loosers viennent se terminer dans cette cafétéria de la nationale 17, aussi gaie qu’un blockhaus, triste à mourir. Mais ils ont tous garder une part de rêves, une part d’ailleurs qui participe à l’ambiance décalée de ce film vraiment pas comme les autres.

 

C’est beau, drôle, intelligent. On pense bien sûr à des films cultes du cinéma de papa : Les tontons flingueurs, Buffet froid… au cinéma burlesque de Keaton et Chaplin (Benchetrit ose même un petit film muet avec accélérés et dialogues en placards) et à certainement à bien d’autres films que je n’ai pas vus ou reconnus, mais ça n’est pas grave. Emmenez-y votre ado que ne connaît que les films américains de la dernière décennie, je gage qu’il rira aussi.

Mais dépêchez-vous ! Dans la grande ville où je vais au cinéma (la plus grande de mon département, à peine 50 000 habitants), il y a un Cap Ciné qui propose cette semaine (du mercredi 2 au mardi 8 avril 2008) trente et une séances de Ch’tis et voilà que le cinéma Art & Essais s’y met aussi cette semaine avec dix-huit séances ! Vive la diversité culturelle française !

Les avis de Kathel et d'Alain 
 

 
J’ai toujours rêvé d’être un gangster, Samuel Benchetrit (2008)
Avec Edouard Baer, Anna Mouglalis, Bashung, Arno, Jean Rochefort…
Durée : 1h 48 - Sortie nationale : 26 mars 2008

par Yspaddaden publié dans : Cinéma
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Mardi 8 avril 2008

Frederick Charles St John Vanderveld Montgomery se confie. Incarcéré pour meurtre, cet aristocrate désargenté décide de relater les raisons de son emprisonnement et ce faisant, de fournir un semblant d’explication à son crime.

Le lecteur sait rapidement qu’il a tué une femme, mais comme les circonstances de ce meurtre ne sont précisées que fort avant dans le livre, je n’en dirai rien. Sachez seulement qu’il est sauvage et sans pitié.  Mais le but du narrateur n’est pas de se justifier, plutôt de se montrer dans sa gloire. Car il s’aime ce Freddie Montgomery, à peu près autant qu’on le déteste. Il aime mettre sa vie en scène, aussi banale soit-elle. « Nous étions – eh bien oui – nous étions des héros », dit-il de sa femme et de lui-même alors qu’ils séjournent dans les îles au milieu de la « racaille ». Cette même racaille à qui il doit de l’argent dépensé à ne rien faire. Forcé de rentrer en Irlande pour rembourser ses dettes, il sombre peu à peu dans l’alcool, la folie et enfin le meurtre.

 


Avant son forfait, il se sent supérieur aux communs des mortels, au-dessus des lois et de la morale. Ensuite, quand il erre avant d’être arrêté, il n’a de compassion qu’envers lui-même : « J’éprouvais, envers moi-même, une profonde et placide compassion, comme à l’égard d’une malheureuse créature errante, égarée. » En prison, il ne connaît pas le remords : « J’aurais pu feindre le regret, le chagrin, la culpabilité et je ne sais quoi, mais à quelle fin ? Quand bien même j’aurais éprouvé de tels sentiments, sincèrement, dans le tréfonds de mon cœur, est-ce que ça aurait changé quoi que ce soit ? » La seule chose qui l’émeuve, c’est son sort personnel et celui des autres prisonniers : « Ils sont si tristes, si vulnérables, ces voleurs, ces violeurs, ces bourreaux d’enfants. »

 


Je ne sais pas vous, mais ce texte résonne tout particulièrement aujourd’hui à mes oreilles. Nous sommes en plein procès Fourniret et je ne peux m’empêcher de rapprocher cette fiction du monstre bien réel qui joue son dernier numéro de vedette dans tous les médias en ce moment. Supérieurement intelligent, insensible à la souffrance, à la pitié, froid, cynique et méprisant, tout y est. Encore une citation : « J’avais espéré que les énormités dont je m’étais rendu coupable allaient au moins changer ma vie, qu’elles allaient avoir des répercussions, quand bien même horribles, qu’il allait se produire une cascade d’événements foudroyants, d’alertes, de peurs soudaines, et de fuites in extremis. » La mise en scène de soi prime même après son arrestation et ces lignes me rappellent les propos tenus par Fourniret à l’ouverture de son procès.

 


Je ne prétends pas comprendre un Fourniret à la lumière de ce texte (qui le pourrait d’ailleurs ?), mais Banville sait plonger le lecteur dans les méandres d’un cerveau malade, complètement mégalomane et égocentrique comme celui du tueur en série d’Auxerre. Grâce au monologue de cet aristocrate ruiné, le lecteur pénètre au cœur d’une folie singulière et fascinante. Comme en arriver là ? Á force de retour dans le passé, de souvenirs, le narrateur reconstruit le parcours d’un minable aux aspirations grandioses. Le lecteur le suit pas à pas, même si sa logorrhée tortueuse est loin d’être chronologique. Son verbe envoûtant, sa mégalomanie incroyable poussent à continuer malgré l’étouffement angoissant rapidement ressenti face à un tel individu. Le texte n’est donc pas aisément accessible, mais il est fascinant. S’il est par ailleurs le premier volume d’une trilogie, il se suffit à lui-même.

 

Yvon a bien sûr lu ce roman, et les suivants.

 

Le livre des aveux
John Banville traduit de l'anglais par Michèle Albaret
Actes Sud (Babel n°198), 1996

ISBN : 2-7427-0696-8 – 314 pages – 8 €

 

The Book of Evidence, parution en Grande-Bretagne : 1989

par Yspaddaden publié dans : A lire
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Dimanche 6 avril 2008

« Moi, c’est Karnal ; enfin, c’est comme ça qu’on m’a surnommé. En l’honneur des princes des ruelles, des quartiers et des villes perdues dans l’oubli, et à cause de la ressemblance avec mon vrai prénom. Style et stylo latino ; j’ai toujours eu la passion de la sape et des mots. Loin d’être un saint et pas vraiment un salopard, j’essaye de trouver une voie tant qu’il y a un juste milieu. »

Ce court extrait pour vous mettre tout de suite dans le bain : la collection jeunesse Exprim’, ça n’est pas de la littérature pour profs. Elle sent la rue et le vécu, « privilégie les styles inventifs, pétaradants - l'impact des écritures verbales [pour] des romans urbains nourris de musique, de poésie, de rythmiques slam et hip-hop... De nouvelles voix pour les nouveaux lecteurs. » La nouvelle voix dans ce roman n’est pas tout à fait nouvelle puisque c’est celle d’Hamid Jemaï dit Hamidal Lekter, vingt cinq ans, slameur et réalisateur (clips et courts métrages).

Et le roman… Le héros, Karnal, fils de la rue, un brin violent, gouailleur, plus de verve que de poing cependant. Jusqu’au jour où il est entraîné dans un braquage organisé par ses potes, quasi un truc de pros (« C’est plus les délires du quartier »), comme dans les films américains, dont les références ne manquent pas (Les Affranchis, Scarface, Dirty Harry, Tarantino…) : « Le dosage doit être subtil. Un peu d’trop et c’est les millions en poussière et l’triple meurtre assuré. » Malheureusement tout dérape quand un des quatre décide de tuer les convoyeurs de la Brink’s. Les petits durs de banlieues deviennent de vrais truands, et la spirale s’enclenche. Et le doute dans l’esprit du narrateur : « Un putain d’brouillard dans ma tête. J’ai jamais été un voyou. Comme tout l’monde, j’ai crapulé à gauche à droite ces dernières années, rien d’bien méchant. Ces trois dernières heures ont vite rattrapé le retard de mon casier. On est au stade du grand banditisme. »

Alors bien sûr, tout ça est très violent et ne s’exprime pas dans une langue châtiée. Mais pour autant, Hamid Jemaï ne se force pas. Si l’intrigue est bien sûr inventée, il est clair qu’elle se nourrit de la vie de l’auteur dans les quartiers. L’autobiographique est perceptible dans les anecdotes, les dialogues, les petits trafics. Il écrit comme il parle au jour le jour, ce qui nous change des auteurs jeunesse qui écrivent sur 9-3 en ayant grandi à Versailles ou au fin fond du Calvados… Le style rappelle le slam ou le rap, ces formes de poésie bien particulières qui puisent dans la réalité et l’expérience personnelle. L’oralité prime chez Jemaï sans pour autant négliger le travail de l’écrivain : il ne s’agit pas là d’un texte de premier jet, mais bien d’un récit structuré dans lequel ne manquent ni les coups de théâtre, ni l’humour.
C’est que l’auteur n’écrit pas en vain, il croit sincèrement au pouvoir des mots, comme il le fait dire à son narrateur qui le représente si bien : « J’crois qu’je fais ça pour essayer d’faire changer les choses dans c’triste monde… changer les hommes et les mentalités. » Changer la banlieue ? Dire au moins ce qui fait mal : « Tu évolues dans une ville où la misère est la seule fortunée à la ronde. Avec des boulots de déménageur, de livreur de pizzas ou de manutentionnaire, pour ne pas dire esclave, dans une usine. Et à côté de ça, tu vois tous les jours, à toute heure, chaque seconde, dans les rues, dans ta télé ou sur Internet, toutes ces choses que tu pourrais, pourrais, pourrais posséder […]…Ouais, tu rêves à tout ça en te répétant que toi, pendant ce temps, tu manges la merde […]. Et c’est triste à dire mais, même quand t’es gosse, la conseillère d’orientation ou tes professeurs ont vite fait de te foutre dedans […]. T’es vite placé dans un BEP de merde, où t’es sûr de rien, à part que tu vas pas t’épanouir […]. C’est triste. De faner sans même s’être découvert. »

Alors bien sûr, il faut avoir envie d’être bousculé par cette langue à laquelle nos lectures ne nous ont guère habitués. C’est pourquoi j’ai choisi d’intégrer beaucoup de citations à ce billet, afin que vous soyez prévenus et peut-être séduits par son rythme et son indéniable poésie. Ça n’est pas du Baudelaire qui, il faut bien finir pas se l’avouer, est mort depuis longtemps. Mais c’est au moins sincère, provoquant et travaillé. Alors si comme moi, le rap de banlieue vous hérisse, tentez ce court roman pour en découvrir l’univers.

 

Dans la peau d’un youv

Hamid Jemaï

Sarbacane (Exprim’), 2007

ISBN : 978-2-84865-201-6 – 138 pages – 8 €

par Yspaddaden publié dans : Jeunesse
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Vendredi 4 avril 2008

Jenny a vingt ans, elle est en prison pour meurtre. Elle porte en elle la violence, c’est écrit sur son visage, dans ses gestes. Traude Krüger est une très vieille professeur de piano. Autoritaire, taciturne, elle n’a que quatre élèves à la prison, dont un gardien. Elle découvre un jour que Jenny est une virtuose du piano : elle peut jouer Schubert les mains menottées dans le dos. Kruger va faire travailler Jenny pour qu’elle gagne un concours de jeunes talents, mais cette fille est une bombe. Elle refuse l’autorité et leur relation se fonde sur des rapports de force. Pourtant peu à peu, malgré son épaisse carapace, on sent que Jenny voudrait que Kruger l’aime et le lui dise. Mais cette femme est impénétrable, plus froide qu’un glaçon, jamais un sourire. D’ailleurs, elle n’a jamais bercé Jenny d’illusions : tout ce qui l’intéresse en elle, c’est la musique. Mais elle aussi va être amenée à découvrir qui est cette jeune fille déjà gâchée par la vie.

Il y a plusieurs choses qui ne m’ont pas plu dans ce film, mais avant de les préciser, il me faut d’abord dire tout le bien que je pense des actrices. Je ne les connaissais ni l’une ni l’autre, mais vraiment, elles sont formidables. Jenny (Hannah Herzprung) est une écorchée de la vie qui joue magnifiquement avec son corps, sa voix, son regard. Elle est tendue au maximum, comme une corde, toujours prête à rompre. Á chaque minute, on se demande si elle ne va pas passer par la fenêtre ou détruire un miroir d’un coup de poing. Autodestructrice, elle est aussi virtuose que violente et son jeu nerveux est captivant. Côté tension, franchement, c’est réussi.
Monica Bleibtreu est la vieille madame Krüger qui n’a que son chignon et sa robe pour qu’on la distingue d’un homme. Formidable elle aussi dans le rôle d’une insensible, d’une femme qui s’est enfermée dans son rêve soixante ans auparavant, et n’est plus que figurante de sa propre vie. Elle a décidé de dompter la jeune rebelle pour satisfaire son amour de la musique. L’opposition fait des étincelles, non sans humour d’ailleurs. Un humour bienvenu tant l’atmosphère carcérale est étouffante, alourdie par la relation impossible des deux femmes, plombée de secrets, par la présence d’un gardien qui s’est fait très violemment agressé par Jenny, de co-détenues qui ne l’aiment pas. Et par la musique de Schubert, magnifique.

Et les faiblesses me direz-vous ? D’abord un scénario prévisible. Même si Chris Kraus n’est pas l’apôtre du bon sentiment, on imagine rapidement la tournure que va prendre la confrontation entre les deux femmes. Á quoi bon faire un film dans lequel elles ne parviendraient pas au moindre échange, à la moindre émotion ? Il y a aussi plusieurs scènes inutiles comme le printemps amoureux de la jeune Traude, et la réitération des vues sur le clavier de piano ensanglanté. Enfin, le superbe personnage du gardien, agressé par Jenny et intellectuellement méprisé par Traude ne tient malheureusement pas la route (pourquoi aiderait-il finalement Jenny ?), c’est très dommage.

Mais surtout, ce qui m’a le plus insupportée, c’est la piètre qualité de l’image. Si c’était du papier, je parlerais de brouillon. Le grain est épais, du coup, l’image n’est pas nette, sans être floue. Elle est grossière et granuleuse, vraiment pas esthétique. Serait-ce pour nous faire comprendre que nous sommes aux antipodes du cinéma hollywoodien et de ses images hyper léchées ? Pas besoin de cette image affreuse pour ça. Les acteurs sont anti-hollywoodiens au possible, blessés, ridés, cernés, des visages marqués par les épreuves et la sincérité.

Je dirai donc que ce film est à voir pour les actrices, en ajoutant que la violence omniprésente (physique et psychologique) a beaucoup perturbé la jeune femme assise derrière moi au cinéma. Il a récolté plusieurs prix partout dans le monde dont le « German Awards 2007 » du meilleur film et de la meilleure actrice (pour Monica Bleibtreu et Hannah Herzsprung), le prix du meilleur film aux festival de Shangaï et Reykjavik, le prix du public aux festivals de San Francisco et de Genève.

Vier Minuten, Chris Kraus (Allemagne)
Avec Hannah Herzprung (Jenny), Hannah Herzsprung (Krüger), Sven Pippig (Mütze), Richy Müller (Kowalski)
Durée : 1h 52  - Sortie en France : 16 janvier 2008

par Yspaddaden publié dans : Cinéma
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Mercredi 2 avril 2008

A cause du titre, je pensais lire un polar en lien avec l’histoire des Magdalènes. Il n’en est rien. Ce roman, sous-titré « Une enquête de Jack Taylor », est en fait un épisode supplémentaire dans la vie de cet ex flic irlandais. Je n’ai pas lu les deux premières enquêtes, mais il en dit suffisamment pour comprendre que ce type a perdu tous ses repères avec ceux qu’il aimait. Tout le livre n’est qu’une lente dérive entre alcool, drogues et cigarettes, avec Galway en personnage secondaire. Quand le truand Bill Cassell demande à Taylor de retrouver Rita Monroe qui a aidé sa mère à sortir du couvent des Magdalènes, l’épisode fait vraiment figure de micro événement. D’ailleurs Taylor s’en soucie si peu que ce n’est même pas lui qui va la retrouver. Il va s’intéresser bien plus à l’affaire qu’un certain Terry Boyle lui met entre les mains : son père aurait été assassiné par sa seconde femme, Kirsten, que Jack trouve vraiment à son goût.    
Pas de doute, le personnage de Jack Taylor est un hommage aux privés américains dans toute leur grandeur : le gars froid, solitaire, porté sur l’alcool et tout ce qui peut lui faire oublier en général, avec un passé aussi lourd que le pays tout entier. Un héros douloureux, dont les errements nocturnes et autres délires éthyliques m’ont quand même un peu lassée…         
Mais Jack Taylor, c’est aussi l’Irlande d’aujourd’hui dans une grande ville où se croisent dealers et touristes. Galway et ses bars louches, ses rues sombres… : merci le développement économique !      
Les Magdalènes sont donc loin des préoccupations de Bruen, qui en profite cependant pour régler leurs comptes à tous les curés irlandais saturés de fanatisme et de bêtise. Frustrée comme je l’étais, je me suis donc tournée vers le film de Peter Mullan, The Magdalene Sisters, et là, vraiment, j’ai été émue par l’histoire de ces filles esclaves de couvents dont le dernier a fermé en 1996, c’est-à-dire hier.

Á l’origine conçus pour des prostitués, ces établissements ont finalement accueilli des femmes jugées immorales par la très catholique Irlande : des filles mères, on s’en doute, mais aussi des filles violées (des victimes donc) et d’autres « moralement en danger », comme la Bernadette
(Nora-Jane Noone) du film qui a pour principal défaut d’être bien trop jolie. La souffrance et la solitude de ces filles sont terribles, rejetées par leur propre famille, elles n’ont personne. Le personnage de Crispina (Eileen Walsh), fille simplette à qui on a enlevé son enfant, est complètement bouleversant, c’est à pleurer et c’est magnifique.

Si je n’ai pas trop aimé le livre de Ken Bruen, c’est surtout parce que j’attendais autre chose, mais vous trouverez un avis quasi dithyrambique chez Yvon


Le martyre des Magdalènes
Ken Bruen traduit de l'anglais par Pierre Bondil
Gallimard (Série Noire), 2006
The Magdalen Martyrs, publication en Irlande : 2003 

par Yspaddaden publié dans : A discuter
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