Lundi 12 mai 2008

Prétextat Tach, « gros eunuque adipeux » et prix Nobel de littérature n’a plus que deux mois à vivre. Il autorise enfin les journalistes à l’interviewer et le jeu de massacre commence. Les uns après les autres, ces messieurs tombent sous l’éloquence de ce gros lard qui pour être « merveilleusement abject » n’en est pas moins un maître du verbe. On se réjouit vraiment de voir ces intellectuels prétentieux et sûrs de leur bon goût et bon droit tomber sous l’arrogance verbale de l’écrivain génial. Jusqu’à ce qu’entre en lice une proie de choix : Nina, trente ans, journaliste, qui pénètre dans l’antre de celui qui lui déclare : « Il y a un exercice qui me fait particulièrement jouir : humilier les femelles prétentieuses, les merdeuses dans votre genre. » Mais il est tombé sur plus fort que lui, ou au moins sur une personne bien renseignée qui va le forcer à dire ce qu’il a toujours tu et à revivre le seul instant de jouissance parfaite qu’il ait jamais connu : le meurtre de sa cousine. Quel grand amour pervers se dévoile alors ! Et quel plaisir de provocation !

 

C’est le premier roman d’Amélie Nothomb que je lis et franchement, je m’en félicite. Son écriture est un vrai bonheur de grammaire et de style et son humour un festival de réparties à l’ironie tranchante. C’est presque un tour de force que ce roman quasi entièrement dialogué qui est un long duel entre des journalistes et ce romancier méprisable et pourtant lucide, qui jette sur la société son regard de misanthrope et pourtant met le doigt là où ça fait mal. Et il y en a pour tout le monde : les journalistes, les femmes, les lecteurs. Malgré tout le dégoût qu’il inspire, Tach a des phrases fulgurantes sur la création, l’écriture, la lecture : « Je suis d’une telle naïveté. Je pensais que tout le monde lisait comme moi ; moi, je lis comme je mange : ça ne signifie pas seulement que j’en ai besoin, ça signifie surtout que ça entre dans mes composantes et que ça les modifie. On n’est pas le même selon qu’on a mangé du boudin ou du caviar ; on n’est pas le même non plus selon qu’on vient de lire du Kant (Dieu m’en préserve) ou du Queneau. Enfin, quand je dis ‘on’, je devrais dire ‘moi et quelques autres’, car la plupart des gens émergent de Proust ou de Simenon dans un état identique , sans avoir perdu une miette de ce qu’ils étaient et sans avoir acquis une miette supplémentaire. Ils ont lu, c’est tout. » Les mots glisseraient-ils sur nous comme la pluie sur un imperméable ? Terrible constat par celle qui est devenue depuis l’enfant terrible des lettres francophones, l’extravagante, l’originale, parfois aussi méprisable que son Prétextat Tach. La provocation devient ici un art de vivre, mais surtout un art de penser, d’amener, par l’indignation à réfléchir sur ses propres pratiques de lecture, d’écriture ou tout simplement sur ses petits compromis avec la vie.

Je crois que je n’en ai pas fini avec Amélie Nothomb.

Ce roman a inspiré un film éponyme de François Ruggieri sorti en France et en toute discrétion en 1999, avec Jean Yanne et Barbara Shultz.

Essel aussi a aimé ce livre


Hygiène de l’assassin

Amélie Nothomb
Albin Michel, 1993
ISBN : 2-226-05964-4 – 199 pages – 89 F

par Yspaddaden publié dans : A lire
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Vendredi 9 mai 2008

Un gros clébard s’invite un jour dans la vie de Henry Molise, écrivain californien jadis à succès. Il trouve sans problème sa place dans la villa mais devient rapidement la pierre d’achoppement de l’intégrité familiale. Brave bête pourtant ce Stupide, et qui n’a qu’un défaut : il saute (sur) tout ce qui bouge.

 

Henry, cinquante-cinq ans, n’en est pourtant pas à son premier chien, mais celui-ci acquiert une signification spéciale, une portée symbolique : « Stupide était la victoire, les livres que je n’avais pas écrits, les endroits que je n’avais pas vus, la Maserati que je n’avais jamais eue, les femmes qui me faisaient envie, Danielle Darrieux, Gina Lollobrigida, Nadia Grey. » Il a pourtant quatre enfants, largement adultes, pas tout à fait indépendants, dont il se dit lassé depuis qu’ils ont poussé leurs premiers vagissements : « L’aîné rejette la race blanche et va épouser une négresse. Le cadet profite de son sursis pour se lancer dans une vague carrière d’acteur. Le troisième est trop jeune pour participer à la désintégration familiale. La fille est amoureuse d’un clochard des plages. » Persuadé que ses enfants le méprisent, il attend avec impatience leurs départs successifs. Pourtant, une fois tous partis, le voilà seul avec sa femme, et son chien Stupide. Ah non ! Stupide a disparu pour aller fricoter avec une truie nommée Emma !

Le regard porté par John Fante sur cet écrivain qui lui ressemble tant est drôle mais aussi très nostalgique. Nostalgique du pays originel, l’Italie et des ancêtres qu’il fantasme : « Où étaient passées l’âpreté paysanne de mon père et l’innocence de ma mère, les yeux bruns et chauds de l’Italie ? Où étaient passées la dévotion et l’obéissance typiquement italiennes envers le père, l’amour clanique du foyer et de la famille ? » Nostalgique de la jeunesse qui a fichu le camp et s’incarne désormais dans des sales gosses qui fument de l’herbe et s’envoient en l’air avec des noirs. Les relations avec ses enfants tiennent une part importante dans ce roman et me semblent parfois un peu caricaturales tant cette progéniture est infecte : vulgaires, peu sympathiques, les enfants s’accrochent à leurs parents pour des raisons uniquement financières. Peu de communication, encore moins d’amour : c’est pas beau à voir les gosses de riches. Alors même s’il n’est pas extrêmement sympathique, c’est au narrateur qu’on s’attache parce qu’on le plaint et qu’il sait garder le sens de l’humour à défaut de la tête froide. Ce père qui voit partir ses enfants a quelque chose de touchant et de très juste, à cause de sa mauvaise foi peut-être.


Mon chien Stupide

 

John Fante traduit de l’anglais (américain) par Brice Matthieussent
10/18, 2002
ISBN : 978-2-264034502 – 185 pages – 6 €


West of Rome, parution aux Etats-Unis : 1985

par Yspaddaden publié dans : A lire
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Mercredi 7 mai 2008

Londres, juillet 1856. William Monk se réveille : il ne sait plus qui il est. À son chevet : l’inspecteur Runcorn. Il lui apprend qu’il est son supérieur et qu’il est resté inconscient plus de trois semaines mais doit reprendre le travail, en particulier l’enquête sur laquelle il travaillait avant son accident de cab. Le major Joscelin Grey a été assassiné chez lui à coups de canne sur la tête, une mort très violente qui dénote l’acharnement et la haine alors qu'il semblerait que le major ait fait rentrer chez lui son assassin.

Le major était le troisième fils d’une haute famille de l'aristocratie britannique. Son frère a reçu le titre de Lord Shelburne et s’est marié avec la jeune fille que lui-même courtisait. Son deuxième frère gère le domaine. On apprend que le major a fait la guerre de Crimée où il a été blessé : il ne pouvait plus être soldat et ne voulait pas entrer dans l’Eglise. Il était adoré par sa mère, et doté de beaucoup de charme, il faisait rire tout le monde et tout le monde l’aimait, ou presque. Mais quelques questions essentielles s'imposent bientôt à Monk et en particulier, comment le major gagnait-il l’argent qu’il dépensait ?

En Crimée, il a rencontré Hester Latterly, jeune femme de caractère qui s’est engagée comme infirmière car elle n’était pas un bon parti. Elle est rentrée à Londres car son père s’est suicidé et que sa mère est morte de chagrin peu après. Le malheureux a mis fin à ses jours car, entraîné avec certains de ses amis dans des placements financiers qui se sont révélés désastreux, il a été ruiné. Hester est la belle-sœur d’Imogen Latterly que William Monk rencontre un jour dans une église et qui lui demande si l’enquête a avancé. Il ne se rappelle de rien mais le visage d’Imogen le trouble.

L'amnésique inspecteur va faire le rapprochement entre ces deux familles : le charmant major trempait en fait dans des affaires louches, perdait beaucoup d’argent et son deuxième frère Ménard épongeait les dettes pour éviter le scandale.

Mais n'en disons pas plus, si ce n'est que Monk se rend compte peu à peu qu'il avait déjà compris bien des choses avant son accident et qu'il connaissait le mort chez lequel il avait accès. Le trouble s'installe alors... Qui es-tu inspecteur Monk ? Un assassin ?

L'un des intérêts de ce roman qui ouvre la série d'enquêtes menées par cet inspecteur est la découverte que le héros fait de lui-même, de celui qu'il a été : Monk découvre peu à peu que ses collègues ne l’aimaient pas, qu’il était un homme arrogant, ambitieux, qui a tout sacrifié à son travail, même les autres (pas de femme, pas d’amis).

Autres aspects qui ont retenu mon attention : la place des femmes de la haute aristocratie anglaise : soumission, silence, faire-valoir. Elles n’ont aucun choix. Hester apparaît comme une femme libre, et donc impossible à marier. Et enfin la guerre de Crimée (1854-1855), vraiment méconnue aujourd'hui avec des noms qui pourtant sont familiers (les batailles de Balaklava et de Sébastopol, la charge de la brigade légère) et l'incompétence des officiers qui envoient les soldats à la boucherie.

Les contextes historique et social ont vraiment une place très importante dans ce roman, ce qui contribue à sa réussite.

C'est le premier roman d'Anne Perry que je lis, et vraiment pas le dernier.

 

Lilly aussi a beaucoup aimé ce livre

 

Un étranger dans le miroir
Anne Perry traduite de l'anglais par Roxane Azimi
10/18 (Grands détectives), 2001
ISBN : 2- 264-03304-5 - 416 pages – 7,80 €


The Face of a Stranger
, parution en Grande-Bretagne : 1990

par Yspaddaden publié dans : A lire
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Lundi 5 mai 2008

C’est un billet de Cuné qui m’a poussée à lire ce livre. Elle avait l’air enthousiaste et appréciait beaucoup la puissance psychologique de ce texte qui, il est vrai, repose essentiellement sur les interactions entre les personnages. « Remuant, déstabilisant, bousculant » : tout à fait mon genre de livres.
Alors si vous aussi, Cuné a su vous donner envie, relisez son billet, très bien fait, et passez le mien.

 

On suit parallèlement le déroulement de plusieurs vies : celle d’Axel Ragnerfeldt, écrivain nobélisé devenu totalement impotent et dépendant mais au passé duquel ses souvenirs nous donnent accès ; son fils, Jan-Erik, et sa femme Louise, couple qui bat de l’aile, sans plus aucun désir l’un pour l’autre ; Kristoffer Sandeblom, dramaturge et enfant trouvé qui s’est construit toute une filiation. Tous trois ont en commun l’alcoolisme et la littérature, Jan Erik ayant pour profession de diffuser et vénérer l’œuvre de son père.

Tout commence très discrètement par la mort de Gerda Persson, vieille femme discrète qui pendant des années fut la domestique des Ragnerfeldt. Marianne Folkesson, employée des services sociaux découvre qu’elle a légué tous ses biens à Kristoffer qui ne la connaît pas. Kristoffer va chercher à savoir qui elle est (pas sa mère, trop vieille) et pourquoi il hérite d’elle. Chapitre après chapitre s’écrit l’histoire des Ragnerfeldt  faite de grandes et petites mesquineries, de réputations à préserver et de gloire à sublimer.

Pas de meurtre au départ, pas d’enquête et donc pas d’enquêteur : je dois dire que j’ai vraiment trouvé le temps long. Alors bien sûr, je suis allée jusqu’au bout (j’ai confiance en Cuné !) et ça valait le coup de découvrir tous les squelettes dans le placard de cette famille. Á quels sacrifices un grand écrivain est-il prêt pour sauvegarder sa réputation ? Et son fils pour embellir celle de son père ? Que valent grands principes et belles déclarations à l’épreuve de la vie ? C’est certes très intéressant, et la construction psychologique est redoutable, mais j’ai vraiment trouvé le rythme de cette histoire trop lent, et la galerie de personnages tous tellement exécrables que c’en est lassant.

Côté polar suédois, je continue avec Larsson car si Karin Alvtegen est, selon le bandeau publicitaire qui entoure le livre, la reine du polar suédois, eh bien pas de doute, je me suis royalement ennuyée !

Ténébreuse
Karin Alvtegen traduite du suédois par Magdalena Jarvin
Plon (Roman noir), 2008
ISBN : 978-2-259-20744-7 – 314 pages – 20 €


Skugga
, publication en Suède : 2007

par Yspaddaden publié dans : A discuter
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Vendredi 2 mai 2008

« Un deuxième roman d’une grande drôlerie […]. Une fable hilarante d’Olivier Maulin » dixit Baptiste Liger dans Lire d’avril 2008 avec trois étoiles à la clé. Avec en plus une couverture qui me plait beaucoup, le tout édité par la maison d’édition de Pierre Jourde : j’achète !

 

Le problème est que je n’ai pas ri du tout, et que je n’ai pas réussi à poursuivre au-delà de la page 249…

Nous avons donc un Parigot, Pierre Martineau, qui débarque dans les Vosges pour prendre un grand bol d’air et oublier les ennuis de la vie. Le genre de Parigot qui prend tous ceux qui habitent au-delà du périphérique pour des bouseux… L’Alsace, les Vosges, c’est la planète Mars. Du coup, on a droit à une galerie de portraits de gens du cru, censée être drôle mais qui ne m’a pas fait rire (je précise que je n’ai aucune racine vosgienne, ni même alsacienne, contrairement à l’auteur). Le Parigot découvre qu’en plus d’attardés provinciaux, le pays abrite « un strîmkarl norvégien qui crèche vers la source et des chamecos mexicains vers le Bramont. » Et aussi un nokke danois, des kobolds, des poulpiquets farceurs… C’est que Suzy son hôtesse, en plus d’être Vosgienne, est un peu spéciale : elle lit du Tite-Live aux arbres (mais seulement aux hêtres), voire même La Vie de saint Martin. C’est que voyez-vous, l’homme s’étant coupé de la métaphysique et du divin, vit son Age Sombre. Mais ce monde d’égoïsme « sera irrémédiablement et inéluctablement détruit et des cavernes de cristal déferleront les armées oubliées, conduites par un Roi oublié, sur les cités en flammes. » En attendant, Pierre apprend beaucoup auprès de Suzy grâce au mysticisme des arbres et aux résonances cosmiques :

Elle m’a poussé contre l’arbre.

-         Et toi, tu la sens, la vie dynamique ?

-         Peut-être bien…

-         Tu la sens, la sève qui bouillonne ?

-         Ah ouais, ça vient net, là…

-         Tu vois quoi ?

-         Je vois… euh… une bite qui éjacule.

Car bien sûr, « l’acte sexuel, c’est la meilleure façon d’accéder au monde idéal. » Tout à fait mon genre…

Mais je suis bien consciente d’être passée à côté de quelque chose, vu que je n’ai même pas compris la position de l’auteur dans tout ça : il en pense quoi de sa Suzy : caricature ? Le seul qui a l’air de parler encore le patois local est un géant débile nommé Louiele le troll. Alors quoi : retour aux sources ou mondialisation ? Bannik russe sodomite ou Schtroumpfs pour tout le monde ? C’est Lévi-Strauss qu’on revisite ou Bienvenue chez les Ch’tis version est de la France ? Les deux sûrement…

En plus de cet humour qui n’est pas le mien, l’auteur nous accable de longs débats sur le travail, les trains ou l’économie locale qui franchement me fatiguent.

J’ai bien réussi à faire trembler deux ou trois fois mon zygomatique gauche (grâce aux portraits des écolos tendance en particulier), mais le droit reste en rade…

 Les évangiles du lac
Olivier Maulin
L’Esprit des péninsules, 2008
ISBN : 978-2-35315-034-2 – 343 pages – 21 €

par Yspaddaden publié dans : A éviter
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Mercredi 30 avril 2008

Etrange histoire que celle de Anne Green, pendue à Oxford en 1650 pour infanticide, déclarée morte, puis vivante. Mais il n’est pas question ici de miracle sinon d’une jeune servante abusée par un puissant dans l’Angleterre puritaine du XVIIème siècle. Deux récits parallèles nous permettent d’une part d’assister aux efforts des médecins pour ramener la jeune pendue à la vie après avoir décelé des signes manifestes de vie ; d’autre part aux événements qui l’ont conduite à la potence, qu’elle raconte elle-même depuis le non lieu où elle se trouve, entre la vie et la mort.

 

Le destin de Anne Green ressemble à celui de centaines de servantes, anglaises ou non, qui se sont naïvement laissées prendre aux belles paroles d’un mal nommé gentilhomme. Pauvre et travailleuse, elle s’imagine déjà en princesse. Mais son rêve tourne au cauchemar quand elle se découvre enceinte, sans pouvoir dire à son maître, sir Thomas Reade que son propre petit-fils et héritier est responsable de son état. L’accablant labeur lui fait faire une fausse couche à plus de cinq mois de grossesse et cette délivrance signe sa perte puisqu’elle sera inculpée d’infanticide par sir Thomas, soucieux de faire disparaître un telle tache sur son blason.

On découvre donc le destin de ces filles du peuple qui pour les aristocrates ne sont guère plus que des choses. La voix de Anne, malgré son malheur, conte avec fraîcheur les quelques plaisirs qu’elle a connus et dévoile toute la naïveté de son âme. Jusqu’au bout elle croit que la justice des hommes reconnaîtra son innocence et elle ne peut échapper, en prison, à la malignité de ses semblables. Sa candeur est émouvante et certaines scènes cruelles font frémir comme celle de son accouchement, seule dans les latrines ou celle de son voyage vers Oxford dans une charrette où se trouve emmailloté dans une toile de lin le cadavre de son bébé.

Beaucoup plus légères sont les scènes durant lesquelles les médecins s’activent autour de son corps et s’emploient à lui administrer toutes sortes de médications : cataplasmes d’excréments de mouton et de poix, cendres d’hirondelles et graisse de cygne rôti, clystères et bien sûr, saignées. C’est qu’après avoir récupéré son cadavre pour la disséquer et ainsi faire progresser la science, ces médecins entendent bien ne pas laisser filer la ressuscitée : quelle gloire pour Oxford ! Mais gare cependant que cette résurrection ne soit l’œuvre du Diable car quelques années auparavant eut encore lieu une chasse aux sorcières organisée par le puritain Matthew Hopkins.


Ce roman pour adolescents est donc souvent poignant et, contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, très réaliste. Mary Hooper invite le lecteur à découvrir la vie simple et souvent injuste d’une jeune fille de jadis au destin incroyable sans pour autant faire d’elle « une nouvelle Vierge Marie ». Elle explique en note à la fin du roman qu’elle a été captivée par cette jeune fille victime de la société et de ce décret unique dans la loi anglaise qui déclare qu’une femme dont le bébé est découvert mort est présumée coupable de meurtre à moins de pouvoir présenter un témoin pour prouver son innocence.


Un excellent dosage entre sobriété et émotion entraîne l’adhésion du lecteur pour une lecture marquante.

 

La messagère de l’au-delà
Mary Hooper traduite de l’anglais par Fanny Ladd et Patricia Duez
Panama, 2008
ISBN : 978-2-7557-0306-1 – 267 pages – 15 € 

Newes from the Dead, parution en Grande-Bretagne : 2008

par Yspaddaden publié dans : Jeunesse
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Lundi 28 avril 2008

 

« J’ai toujours évité le monde des vivants » déclare Koulechov qui, comme il se doit, est devenu croque-mort. Les morts lui ont « permis de trouver une place dans la société, et une vraie sérénité ». Pourtant, au moment de procéder à sa quatre mille deux cent vingt-quatrième inhumation, cette belle détermination se met à battre de l’aile. En effet, la veuve le menace d’une arme alors qu’il accompagne le défunt vers sa dernière demeure. Mais est-ce bien sa veuve ?

 

C’est un chapitre bien compliqué qu’entame Koulechov, lui pour qui « chaque client est un livre » au point qu’il s’emploie à écrire la vie de chacun d’eux dans les registres afférents. Il faut dire qu’Émile Lécuyer a eu une vie amoureuse assez originale : « Émile Lécuyer aimait deux femmes, et ce bien avant son mariage. Il en a épousé une, la seule qui était majeure à l’époque, et a vécu longtemps avec elle. Jusqu’au jour où ce fut le tour de l’autre. Il n’a pas divorcé parce qu’il aimait toujours sa femme. » Alors quoi : faut-il enterrer Émile à Locmariaquer comme le souhaite son épouse officielle ou bien à Guéméné-Penfao comme l’exige, arme à la main, celle qui fut la compagne de ses dernières années ?

Voilà qui donne à réfléchir à ce croque-mort sans histoires… ou presque. Parce que des histoires, l’imagination fertile de Koulechov en produit des kilomètres pour ses défunts ; de là à romancer sa propre vie pour nous concocter « une histoire aux petits oignons »…

Et c’est donc avec beaucoup, beaucoup d’humour que ce croque-mort modèle nous conte l’aventure de sa quatre mille deux cent vingt-quatrième inhumation qui va remettre en cause toutes ses années au service des morts et qui débute ainsi :

« - Bonjour, vous faites bien des enterrements ?

Je ne faisais que des enterrements.

- Vous serait-il possible d’enterrer mon mari ?

- Il est mort ?

Il arrivait que cette question surprît. Je la posais systématiquement, par professionnalisme. Ce n’était pas pour me prémunir d’enterrer des vivants qui auraient pu se retourner ou dans leur tombe ou contre moi, car vous seriez étonnés de constater combien les gens ne recourent aux pompes funèbres qu’à bon escient, toujours pour des raisons valables. Contrairement aux avocats, on ne prend pas un croque-mort pour un oui ou pour un non. Notre métier est encore épargné par le mercantilisme et les pratiques douteuses, et il n’est pour ainsi dire jamais fait appel à nous à des fins lugubres. Je touche du bois : je ne crois jamais avoir enterré quelqu’un à son corps défendant. »

C’est très drôle, et indispensable pour passer un bon moment d’humour noir. Pourtant, la blogosphère est très partagée sur ce titre, premier roman de l'auteur. Pitou et le bibliomane ont aimé ; Katell, Moustafette et Valdebaz beaucoup moins. 
 

Pissenlits et petits oignons
Thomas Paris
Buchet Chastel, 2005
ISBN : 2-283-02157-X – 166 pages – 10 €

par Yspaddaden publié dans : A lire
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Samedi 26 avril 2008

Le mariage d’Aube la belle et Loup-de-Feu, de seigneur de haute taille doit sceller la paix entre Hommes et Bêtes. Car Aube est femme et Loup-de-Feu porte noblement le nom de sa race. Pourtant, comme l’annonce le conteur, « rien ne se déroulera comme prévu » : Salviat, le frère d’Aube, ne tolère pas que sa sœur soit cédée à une bête et organise l’assassinat de l’époux lors de la nuit de noces. Une fois leur forfait accompli, ils s’enfuient, Aube trouvant refuge dans le bois des Vierges, où nulle autre que pucelle ne peut entrer. La fureur des bêtes se déchaîne à la découverte du corps de leur frère et le pacte est rompu. La guerre reprend avec un avantage notoire pour les Hommes qui depuis peu possèdent l’arc-de-buse, machine à tuer qui crache le feu. Mais les Bêtes ont la force du nombre car elles décident de s’allier : contre l’ennemi commun, haute et basse tailles se liguent pour vaincre. Seul le seigneur Clam, le tueur de loups, semble à même d’aider les Hommes. Mais maudit, il se cache là où nul n’a envie d’aller le chercher. Seul Arcan, le père d’Aube banni car c’est par sa famille que le mal est arrivé, seul Arcan sait où est Clam. Et Hugo part le chercher sur les routes tandis que le noble Traille, seigneur de poil et de griffes retrouve son fils aîné qui a déchu en épousant dame Goupil, pour le persuader de prendre les armes contre les Humains.

 

Avec cette série et quelques autres tout aussi intéressantes, Robert Laffont se lance dans la bande dessinée. Et la rencontre de Jean Dufaux (Complainte des landes perdues, Murena, Les Voleurs d’empire…) et Béatrice Tillier (Fée et tendres automates) est vraiment un bonheur car le dessin est à la hauteur du scénario et vice versa. Les loups vêtus d’armures ou de fraises à la Henri IV ont une élégance rare et un port d’une noblesse qui attise la haine des humains. C’est qu’à notre image, les bêtes vivent dans une société hiérarchisée où l’inégalité sociale est de mise.

 

Dans un cadre historique et des paysages familiers, les prémices du conflit entre hommes et bêtes résonnent comme un chapitre d’histoire : un mariage forcé qui tourne mal, un seigneur qui prend les armes contre son voisin, de vieilles rancunes qui ne demandent qu’à s’amplifier… On suit sans difficultés le jeu des alliances et la danse des tromperies entre vrais ennemis d’hier et faux alliés du jour. Les caractères sont vraiment très bien campés et on a envie de savoir jusqu’aux vont aller bêtes et hommes et qui s’en sortira indemne.

Mais en plus d’une intrigue prenante, cette bande dessinée bénéficie de dessins de toute beauté où les animaux sont magnifiés par l’attention portée à leurs vêtements ainsi qu’à leur fourrure. Les détails fourmillent, les expressions varient énormément et le lecteur est sous le charme des loups, renards et autres lynx.

La guerre pourtant s’annonce impitoyable. Si l’on y ajoute le fait que le seigneur Clam est un personnage tout à fait étrange qui clôt ce premier volume, on comprendra qu’il faut vite, très vite que sorte le second.

La Liseuse aussi a beaucoup aimé 


Le bois des vierges / 1

Jean Dufaux (scénario), Béatrice Tillier (dessin) & Eric Montésinos (lettrage)
Robert Laffont, 2008
ISBN : 978-2-221-10727-0 – 56 pages – 13,95 €

par Yspaddaden publié dans : Bande dessinée
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Jeudi 24 avril 2008

Voici un personnage détestable que l’on aime dès la première rencontre. Adolescente, Angel méprisait déjà le monde, enfermée dans son orgueil et sa suffisance. L’épicerie familiale n’étant pas assez bien pour elle, elle s’invente une vie de rêve dont elle abreuve ses rares amies. Elle ne lit pas, non évidement, « elle n’avait jamais beaucoup aimé les livres car ils ne parlaient pas d’elle. » Puis elle se met à écrire des histoires qui font rire les critiques et se pâmer les midinettes edwardiennes. Son thème favori : « un destin tragique pour des êtres beaux et fiers. » Des aristocrates de pacotille, riches à en mourir, sans rapport aucun avec la réalité, peuplent ses fictions ampoulées, ses romans au kilomètre, qu’on imagine tous les mêmes. Mais ses livres se vendent très bien, sans gloire ni louanges : elle devient riche, bien que toujours aussi seule. Deux guerres successives, qu’elle traversera de loin, auront raison de sa fortune.

 

Alors pourquoi l’aime-t-on cette femme à la « vanité incommensurable et à l’amour propre démesuré » ? Parce que c’est une femme seule et entière. Une femme si sûre d’elle, de sa grandeur qu’elle paie ses créanciers avec ses livres dédicacés qu’ils lui renvoient immédiatement, mais elle a déjà effacé la note. Elle s’est inventée une vie qui n’a rien à voir avec la réalité car « l’expérience n’est qu’un pis aller aux libres jeux de l’imagination. » Je la trouve magnifique cette Angel parce qu’elle vit son rêve jusqu’au bout, parce qu’elle ne se laisse pas ébranler. C’est vrai qu’elle est un monstre d’égoïsme, qu’elle ne sait ni compatir ni s’attendrir, mais elle est entière et digne. Pas de compromis, pas de bassesses : elle est fidèle à elle-même. Contre la déprimante réalité du quotidien, elle a trouvé refuge dans l’imagination et dès lors, la réalité sera toujours plus décevante que la fiction. Car Angel n’est pas à sa place dans la société britannique du début du XXème siècle, elle aurait voulu vivre ailleurs, en un autre temps. Si la vie déçoit, pourquoi ne pas s’en tisser une autre de mots et de rêves. Ce choix la condamne à une solitude irréversible mais assumée.

Et puis Angel bouscule les codes et les modes : elle est extravagante, désobéissante, elle ne fait pas ce que l’on attend d’elle. Loin d’être une héroïne compassée, c’est une femme forte et énergique.

Alors même si Angel écrivait les livres à l’eau de rose que je ne lirai jamais, son destin, inspiré de « la plus célèbre Anglaise de son époque après son admiratrice, la reine Victoria », la romancière Marie Corelli, son destin est passionnant.

Il a inspiré le cinéaste français François Ozon pour son film Angel sorti en 2007, avec Romola Garai, Sam Neill, Charlotte Rampling, Lucy Russell


 
Lilly a aimé ce livre, ainsi que Dominique


Angel
Elizabeth Taylor (1912 - 1975) traduite de l’anglais par Tina Jolas
Payot & Rivages, 2007
ISBN : 978-2-7436-1656-4 – 365 pages – 9.50 € 

Angel, parution en Grande-Bretagne : 1957

par Yspaddaden publié dans : A lire
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Mardi 22 avril 2008

C'est l'envie de voir une adaptation d'un texte de Flaubert qui m'a poussée à aller voir ce film. J'avais envie de voir comment une toute jeune réalisatrice allait pouvoir s'en sortir avec ce texte difficile, vraiment casse-gueule à mon avis car l'humour et la moquerie au détriment de l'héroïne prennent bien souvent le dessus.
Histoire simple à résumer pour une fois : Félicité est une brave fille qui se fait embaucher par madame Aubain pour tout faire chez elle et garder ses enfants. La patronne, dénuée de toute sensibilité, ne fera jamais attention à son employée qui se dévouera toute sa vie pour cette ingrate famille. Elle s'attachera en particulier à mademoiselle Aubain, malgré les réticences de sa mère.
Le texte de Flaubert est parsemé de touches d'humour qui rendent Félicité ridicule en plusieurs situations. Exemple : les riches voisins ont offert un perroquet auquel Félicité va démesurément s'attacher : "A l'église, elle contemplait toujours le Saint-Esprit et observa qu'il avait quelque chose du perroquet. sa ressemblance lui parut encore plus manifeste sur une image d'Epinal représentant le baptême de Notre-Seigneur. Avec ses ailes de pourpre et son corps d'émeraude, c'était vraiment le portrait de Loulou [...]. Le Père, pour s'énoncer, n'avait pu choisir une colombe, puisque ces bêtes-là n'ont pas de voix, mais plutôt un des ancêtres de Loulou". Flaubert se moque de cette pauvre fille qui rapporte le monde entier à la petite échelle de son quotidien, même les choses les plus sacrées. Alors quand la réalisatrice choisisse de faire de l'envol du perroquet la dernière image de son film, je rigole !  Félicité à l'agonie voit Loulou fondre sur elle comme l'esprit saint, vraiment ça me fait rire tellement c'est ridicule.
Ridicule également la scène où la chétive Félicité fait s'enfuir un énoooooorme taureau rien qu'en le regardant dans les yeux en poussant un cri primal. J'ai bien senti dans la salle que je n'étais pas la seule à avoir envie de rire...
La réalisatrice a choisi de faire de Félicité une héroïne romantique qui court dans les bois en déchirant sa robe parce que son prétendant en a épousé une autre (c'est la scène d'ouverture du film). Mais Félicité est une pauvre fille de la campagne, pas une héroïne.
Autres "détournements" de la réalisatrice : la complexification des rapports maîtresse-servante (homosexualité latente ?) et une aventure torride pour madame avec un beau professeur de musique beaucoup plus jeune qu'elle. Le personnage de madame Aubain en devient bien plus consistant, humain et complexe, et disons-le finalement, plus intéressant que la gentille Félicité.
J'ai bien conscience d'être un peu dure, mais je me suis ennuyée pendant ce film et Sandrine Bonnaire, malgré son jeu sensible, n'a pas éveillé mon intérêt.
Entendons-nous bien, Marion Laine peut très bien faire ce qu'elle veut de l'oeuvre de Flaubert, là n'est pas le problème. Mais elle en a fait un film trop long où le rire surgit là où il ne devrait pas.

La véritable réussite réside dans la mise en scène des relations entre la patronne et la bonne à laquelle toute

existence autre que domestique est déniée. Pas de sentiments, pas de jugement, pas de souffrance : pour madame Aubain, Félicité n'est guère plus qu'une chose, en tout cas un être inférieur qui ne suscite pas l'intérêt. Cette femme froide n'admet pas que sa propre fille puisse trouver chaleur et réconfort auprès d'une servante. Une frustrée qui ne veut pas du bonheur autour d'elle. Marion Laine, à l'inverse de Flaubert, a choisi de rapprocher finalement ces deux femmes. Pourquoi pas, un peu de chaleur humaine ne fait de mal à personne... et donne consistance à un scénario qui sans cela serait resté bien plat.

Mais Cathe a aimé ; d'autres peut-être... ? 

Un coeur simple, Marion Laine (2008)
Avec : Sandrine Bonnaire, Marina Floïs...
Durée : 1 h 45 - Sortie nationale :  26 mars 2008 

par Yspaddaden publié dans : Cinéma
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